Et il est heureux qu'il en soit ainsi, puisque cette industrie de la pêche du phoque constitue, après celle de la morue, la plus abondante source de revenu pour la colonie.
La pêche du phoque n'a pendant longtemps été faite que par des voiliers. Pour le seul port de Saint-Jean, plus de cent partaient chaque année pour tenter l'entreprise.
Le premier steamer fut inauguré en 1863. Le succès justifia l'innovation, et aujourd'hui, vingt ans plus tard, ils sont plus d'une trentaine de vapeurs qui arment ici contre le phoque, tandis que les voiliers ne nombrent plus que cinq ou six navires.
Ces steamers sont de véritables forteresses pour la construction, l'avant surtout, composé d'une épaisse muraille revêtue de bois de fer et cuirassée d'acier.
L'équipage de pêche se compose de deux à trois cents hommes.
Comme la pêche des steamers est généralement plus rémunératrice, ceux-ci peuvent choisir à leur gré parmi les candidats pêcheurs. Ils prennent donc les plus jeunes et les plus vigoureux; les autres s'enrôlent à bord des voiliers.
En ce moment, les préparatifs d'expédition pour la pêche du phoque occupent tout le monde. On s'empresse autour du dernier steamer arrivé. On observe le temps avec inquiétude. De toutes les directions, les journaux reçoivent des télégrammes qui disent l'aspect favorable ou non des champs de glace autour de l'île. On rappelle les résultats de l'année précédente. On court visiter les vapeurs comme de vieux amis retrouvés après une longue absence. Bref, il se fait dans la ville un tel mouvement de commerce et de curiosité que l'agitation ne serait pas plus grande s'il s'agissait de mobiliser un corps d'armée pour entrer en campagne.
Depuis le 1er mars, il y a déjà plusieurs voiliers de partis. Mais les steamers, de par la loi, ne peuvent quitter le port avant le 10.
Ils arrivent ainsi sur les lieux de pêche vers le 20 mars. C'est le bon moment pour s'emparer du jeune phoque qui a trois semaines environ, qui est très-gras et qui ne peut s'échapper, ne sachant pas encore nager.
10 mars.—À bord du «French Shore».—Le temps est splendide. Il fait un beau froid ensoleillé; notre machine est sous pression; on hisse le pavillon bleu et blanc du pilote, et je viens de faire déposer ma valise dans la cabine que le capitaine Dickson m'a offert de partager avec lui. Il n'y a pas de place perdue dans un loup-marinier: la cabine du capitaine, un dortoir pour les hommes et tout le reste pour les phoques.