Nous avons deux cent soixante hommes à bord. Hier ils sont venus, chacun avec son matelas et ses couvertures qu'ils ont rangés côte à côte dans le dortoir, comme des harengs dans un baril. Ils n'ont pas besoin de cabinet de toilette, puisqu'il leur est défendu de se déshabiller pendant toute la durée de l'expédition.

Voilà que l'hélice commence à tourner en broyant les glaçons qui l'entourent. Nous sommes au fond du havre, et pour en sortir nous allons suivre le chenal coupé dans la glace et entretenu libre par l'incessant va-et-vient d'un petit vapeur peint en vert.

J'ai lunché avec le capitaine. Il a toujours été favorisé par la chance et espère me rendre témoin d'une belle pêche. Le vent souffle, paraît-il, du bon côté. Nous filons le cap sur le nord, et l'on a largué la grande voile d'artimon et toute la toile des huniers pour soulager la machine. Ce matin, les côtes étaient encravatées de brume, et en quittant le port nous avons entendu la sirène[1] du cap Spear pousser ses longs gémissements lugubres comme un tocsin prolongé. Le vent d'ouest s'est levé depuis et a chassé au large le brouillard et les glaces flottantes.

Nous marchons en toute sécurité, et les hommes en profitent pour faire leurs préparatifs de combat. Les voilà en train de mettre en état leurs bottes en peau de phoque qui leur montent aux genoux et qui sont munies d'une épaisse semelle ferrée. Outre cela, leur équipement se compose d'un bâton garni de fer et de fusils.

17 mars.—Quelle a été ma stupéfaction lorsqu'en arrivant ce matin sur le pont, j'ai vu que nous avancions à grand'peine au milieu d'une multitude infinie de glaçons flottant à fleur d'eau!

Pendant la nuit, il y a eu une brusque saute de vent qui a ramené vers les côtes les glaces qui s'en étaient éloignées.

Le capitaine se désespère. Il comptait découvrir un phoque sur chaque glaçon, et il ne s'en montra pas un seul.

Plus il va, et plus notre navigation devient pénible. On a passé tout le jour en vaines observations.

18 mars.—Autre changement à vue; on se croirait à une féerie au Châtelet.

Il a fait cette nuit un froid intense qui a transformé la mer en un champ de glace. On a éteint les feux; nous sommes définitivement prisonniers, mais prisonniers comme un voleur qu'on aurait enfermé dans un palais rempli de trésors.