En effet, aussi loin qu'il peut s'étendre, le regard ne distingue qu'une multitude grouillante de jeunes phoques.

Quelle surprise! Ce sont les plus gentilles créatures qu'on puisse imaginer. Ils sont à peine longs d'un mètre, et chaudement enveloppés d'une épaisse fourrure blanche, blanche comme la neige qui vient de tomber. Et quel regard intelligent dans leurs grands yeux noirs pleins de douceur!

Tous nos hommes sont sur la glace. Ils y courent et sautent avec autant d'aisance qu'un conducteur de cotillon sur un parquet ciré.

C'est un carnage atroce. Il n'y a pas de champ de bataille qui offre un aspect aussi émouvant. De la dunette, j'observe, à l'aide d'une longue-vue, les péripéties du combat. Du reste, notre navire même, cordages et coque cristallisés par le froid dans leurs moindres détails, notre navire est entouré de cadavres.

Le chasseur, armé d'un bâton, s'élance sur la glace, frappe d'un coup au nez le jeune phoque sans défense et qui expire en poussant les cris les plus plaintifs et les plus désespérés: de vrais cris de petit enfant. Il y a de quoi fendre le coeur, et les quelques novices que nous avons hésitent avant de frapper.

Détail horrible: aussitôt l'innocente bête assommée, d'un coup de couteau savant, le bourreau lui pratique une fente de la gorge à l'extrémité du corps. En un tour de main, le pauvre animal est dévêtu de sa peau et de son épaisse chemise de lard. Et souvent, alléché comme un tigre par le sang de sa victime, l'assassin lui arrache le coeur tout chaud et palpitant et le déchire d'une dent vorace,—horreur!

La carcasse, lambeau informe recouvert de chairs sanglantes, est abandonnée, et tout autour la glace est souillée du sang répandu.

Qu'on s'imagine près de trois cents hommes, tous occupés à ces égorgements. Sur la mer, toute de glace à perte de vue, des milliers de jeunes phoques immobiles et silencieux. Et tout d'un coup le désespoir de ces pauvres bêtes, les lamentations qui s'élèvent de toutes parts; le hideux squelette ensanglanté qui reste sur la glace désormais salie et puante; les hommes animés au carnage, qui dévorent tout vivant le coeur du vaincu, ou en emplissent, comme en cas, la poche de leur tablier.

Tout cela n'est rien: barbarie!

Mais la douleur navrante de cette mère désolée, ses cris de poignant effroi, cette manifestation violente de désespoir lorsque, revenant au trou près duquel elle avait laissé son petit pour aller lui chercher pâture, elle ne retrouve plus qu'un débris immonde! Voilà la scène entre toutes tragique et presque révoltante de ce drame étrange et dont la scène est unique dans le monde.