Si encore le phoque était un animal comme tous les autres. Mais non, il a des gémissements presque humains, et parmi les bêtes, c'est une des espèces chez qui l'intelligence est le plus développée.

N'est-ce pas merveille que l'instinct de cette mère, lorsqu'elle a mis bas son unique petit sur un champ de glace? Elle entretient toujours libre auprès de lui un trou communiquant avec l'eau et qui lui sert à aller chercher sa nourriture et celle de son petit. Comment fait-elle pour empêcher la glace de boucher ce passage? C'est ce qu'on ignore. En revanche, l'observation a permis d'établir d'une façon certaine que la mère ne se trompe jamais de porte; elle revient toujours à celle au bord de laquelle est son petit qu'elle ne saurait confondre avec un autre.

Si le champ de glace était immobile, il n'y aurait là rien de surprenant, malgré le voisinage des trous innombrables; mais au contraire, ces banquises sont toujours en marche, soit sous l'action du vent, soit sous celle des courants.

Le jeune phoque reste six semaines sur la glace. Au bout de ce terme, sa fourrure—qui lui a fait donner le nom d'habit blanc (white coat)—se zèbre de couleurs foncées, et il commence à aller à l'eau.

Le capitaine vient de m'apprendre les résultats de la journée; ils sont splendides: dix mille quatre cents et quelques peaux.

Les hommes en ont débarrassé le pont, les ont rangées une à une, puis sont montés tremper leur biscuit dans une tasse de thé noir comme du café. C'est la seule nourriture du bord. On leur donne pourtant du porc trois fois par semaine à dîner. Mais toute autre boisson que le thé est rigoureusement interdite. Il faut donc les excuser de leur goût pour les coeurs de phoque, d'autant plus que leur façon de les manger est, paraît-il, une assurance prise contre le scorbut.

Je m'explique enfin l'ardeur infatigable de ces braves gens à tuer depuis le matin jusqu'au soir: au lieu d'être soldé, l'équipage est intéressé pour un tiers sur le produit brut de la pêche. Le capitaine reçoit un certain nombre de cents par peau.

19 mars—Nous sommes toujours prisonniers; seulement la situation est moins belle. Tous les phoques ayant été détruits hier à plus d'un mille à la ronde, il faut courir très-loin les chercher. On a perdu beaucoup de temps en allées et venues pour apporter les peaux. Chacune pèse en moyenne quarante livres. Un homme en enfile cinq ou six avec une corde et les traîne ainsi jusqu'au navire. Quand il faut faire un mille ou deux avec ce poids à tirer sur une surface glissante et couverte d'aspérités, cela devient une rude et fatigante besogne.

Aussi n'avons-nous que trois mille peaux environ aujourd'hui.

20 mars.—Nous avons eu cette nuit une violente tempête. C'était effrayant. Le navire, incapable d'obéir aux efforts du vent, a dû se défendre de pied ferme. Tout craquait de la façon la plus sinistre, et l'air agité passait en sifflant à travers les cordages gelés.