Comme on parlait des missions et qu'on vantait la foi et la vertu des Terre-Neuviens, je demandai tout bas à mon voisin:
«Tous ces braves gens sont-ils trouvés aussi parfaits devant la justice des hommes que nous pouvons penser qu'ils le seront devant celle de Dieu?»
«—Monsieur, en l'an de grâce 1883, l'autre jour, au discours d'ouverture de la Cour suprême, le chef de la justice prononça ces paroles mémorables:
«Messieurs, je suis heureux et fier de constater qu'aucun délit ou crime relevant de votre juridiction, n'a été commis dans le courant de cette année!»
À l'heure où je reproduis ces paroles, les temps sont bien changés!
L'âge d'or n'a duré beaucoup dans aucun pays; pourquoi vouloir qu'il en soit différemment pour Terra-Nova?
L'aveu est dur, le voici tout de même. La religion qui avait réussi à maintenir dans un haut degré de moralité le peuple grossier de Terre-Neuve est devenue plus tard la cause des premiers crimes.
Vers la fin de septembre de cette même année 1883, Saint-Jean apprit avec une épouvante indignée que, dans une localité voisine, une querelle religieuse entre un orangeman et un catholique avait fini par un dénoûment fatal.
Hélas! la foi non raisonnée engendre le fanatisme. Ce coup de couteau ne fut que le signal de plus grands désordres. L'année suivante apporta de l'occupation à messieurs de la Cour suprême. Ce fut alors la population tout entière d'une ville protestante qui se rua contre sa voisine catholique.
Les policemen ne furent plus en force. L'émeute se faisait guerre de religion. Il fallut implorer l'assistance de la couronne. Le Tenedos, le croiseur commandant la station de Terre-Neuve, fut envoyé d'Halifax pour remettre l'ordre.