Aussi la Législature s'empressa-t-elle d'accueillir ce nouveau plan, et la Compagnie qui s'en chargea reçut en retour la promesse de cinq mille acres de terre par mille de chemin de fer, le droit d'usage exclusif pendant quarante ans, et l'importation franche pour tous les matériaux nécessaires à la construction et à l'entretien de la ligne[10].

Voilà, non pas ce que j'ai appris, mais ce que je me suis fait préciser dans ma conversation d'aujourd'hui. Malgré tout, je crois que les politiciens de Terre-Neuve ont plus d'ambition que de capacités, et que leur pays, en dépit de leurs beaux discours en mauvais anglais, ne deviendra jamais autre chose qu'une station de pêche,—à moins qu'un beau jour les Américains ne mettent la main dessus.


CHAPITRE IX

10 août.—Nous voilà de retour à Saint-Jean, après trois jours employés à faire la plus jolie excursion qu'on puisse rêver. Elle avait été organisée par le P. Galveston, et c'est lui qui conduisait la caravane. Nous étions une dizaine, hommes ou femmes. Nous devions aller en chemin fer jusqu'au port d'Holyrood, environ deux heures de route. Là on déjeunerait avec les provisions dont nous étions tous plus ou moins chargés. Puis on traverserait en voiture l'isthme qui réunit la presqu'île d'Avalon au reste de l'île et l'on arriverait ainsi à Salmonier, chez le curé de l'endroit, le P. Saint-Jacques, qui nous attendait.

La cloche sonne pour le départ, le train se met en mouvement, et, après avoir traversé deux ou trois rues, nous découvrons la mer que nous ne perdrons plus de vue jusqu'à notre arrivée, tandis que de l'autre côté le désert s'étend, immobile et muet.

Mais comment peindre avec des mots les merveilleux aspects de ce pays ignoré de tout le monde! la ravissante vue qui se déroule autour du chemin de fer entre Topsail et Holyrood, les vagues qui, pendant une heure de trajet, viennent mourir le long des rails et l'horizon limité par plusieurs îles rocheuses et par la silhouette plus lointaine des côtes aux découpures fantastiques; et le gentil havre d'Holyrood avec le grand rocher en forme de dôme qui le surplombe; le déjeuner improvisé dans la blanche auberge où nous avons dépisté deux jeunes mariés qui avaient choisi ce nid romantique pour garder de leurs premiers baisers une souvenance de suprême poésie; et les quatre heures de route en voiture à travers une forêt vierge, non interrompue, de sapins centenaires en cheveux blancs; les lacs répandus de tous côtés et sur lesquels s'épanouit dans une atmosphère parfumée la fleur blanche au coeur d'or du lotus sacré; le magnifique silence et la désolante solitude du désert troublés seulement au bord des eaux par l'appel inquiet du «grand plongeur du Nord»; ces bois sur la lisière desquels, en hiver, le caribou broute le lichen sous la neige; ces rivières rapides où le saumon bondit de rocher en rocher; ces plateaux, çà et là déboisés, et dont le sol tourbeux engendre des plantes fabuleuses: la sarracenia purpurea ou «tasse des sauvages», dont les feuilles marbrées de rouge sont autant de vases dans lesquels, les jours de chaleur, le rare passant trouve une eau rafraîchissante; et la «pipe indienne» dont la tige, les feuilles et la fleur semblent ciselées dans un morceau d'ivoire; et l' «attrape-mouche» dont les petites feuilles hérissées de barbes rouges et visqueuses retiennent prisonnier l'imprudent insecte qui venait y chercher une place au soleil; et tant d'autres, que, pour cueillir, on ne fait pas arrêter la voiture! Puis la première étape à l'Auberge du Milieu: une maisonnette d'où l'on domine lugubrement un troupeau de montagnes étendues sans vie sous le linceul sombre des forêts de sapins. Ensuite chez Cary, autre auberge où se fait notre dernière halte. Mais là on est au milieu d'une ferme, tout près d'un torrent. Il y a de la vie, du bruit, et dans l'obscurité déjà profonde, le va-et-vient des lanternes allumées aux voitures qui amènent ou emportent les chasseurs de caribous ou les pêcheurs de saumons. Car le lieu est célèbre parmi les sportsmen.

Enfin le reste de la route,—une heure de voiture,—parcouru dans d'épaisses ténèbres, sur un chemin étroit qu'aucun parapet ne protége contre le précipice qui s'écroule sur ses flancs jusque dans le bras de mer de Salmonier; nos chansons renvoyant des échos français à ces solitudes où, d'ordinaire, la seule voix qui tressaille est celle de la brise du large qui vient le soir éveiller les bruits de la forêt; et notre irruption, à minuit, chez le P. Saint-Jacques où un bon souper nous fit oublier toute poésie pour ne songer qu'à satisfaire nos appétits gloutons. Enfin, enfin! les deux chambres réservées au consul de France et à moi dans la plus belle maison du village, et le reste de la nuit passé sans sommeil grâce aux beuglements inhospitaliers d'un enfant volontaire.

Le lendemain, le soleil est de la partie. On monte d'abord en bateau, et quittant le bras de mer, on pénètre dans une rivière encaissée de la façon la plus pittoresque entre de hauts rochers revêtus d'une opulente végétation. À chaque coude, des surprises et des changements à vue inénarrables!

À l'heure du luncheon, on traverse le bras de mer tout entier pour atterrir sur l'autre rive où le P. Saint-Jacques fait bâtir une église qui est presque achevée. Nous y entrons, et avec quelques planches nous y dressons une table sur laquelle les provisions sont étalées.