Marc dut courir sur ses talons, entraîné par elle, aspiré, confisqué par le tourbillon que propageait hors de son être une seconde jeunesse. Un rayon de soleil éclairait la chambre. Ce fut assez pour que, des robes tirées d’une armoire et présentées les épaulettes sur des arcs de buis, les couleurs délicates prissent de l’agrément. Disposant le long d’elle ces fragiles toilettes, afin que Marc put apprécier avec quel bonheur elles s’harmonisaient à son teint, Hélène les montrait une par une, d’un air timide et satisfait, modeste et charmé. Un léger tremblement agitait ses doigts et l’émotion lui contractait à tel point la gorge qu’elle ne pouvait dire un seul mot. Après avoir longtemps vécu sans nulle coquetterie, elle se sentait comme une avare devant ces chiffons mis en valeur par le travail de la couturière. Les chapeaux lui rendirent une certaine aisance. Ils étaient six, qu’elle enfonça d’un geste énergique et commenta successivement, le visage radieux, s’admirant dans une glace, mais tournée vers Marc. Avec chacun, elle reprenait une quelconque des robes. C’était alors une digression sur cet assemblage, considéré, selon les cas, soit dans sa justesse, soit du côté de l’imprévu qu’il offrait aux yeux. Marc, étourdi, laissait tomber des approbations qui, de distraites, se précisèrent et devinrent plus chaudes. Un plaisir artistique s’éveillait en lui. Sur une dernière combinaison qu’Hélène mit au point, transporté d’enthousiasme, il lui déclara :

— Pas à dire, petite mère, vous êtes épatante !

Ce fut pour elle comme si l’accent d’une bouche prophétique venait d’éclairer son destin.

Malgré cela, par habitude, elle fit observer :

— Je t’assure qu’étonnante aurait pu suffire…

Il défendit sa locution. Leurs rires s’accordèrent. Jamais encore, l’un envers l’autre, oubliant toute règle, ils ne s’étaient sentis si libres et si camarades. Dans leurs yeux rayonnait une complicité. Ces toilettes étalées, ces chapeaux en vrac les rapprochaient comme deux enfants séparés par l’âge un profond amour du même jouet.

Beaucoup plus rapidement qu’il n’avait grandi, le malaise d’Hélène disparut. Avec l’orgueil de sa nature et connaissant Marc, elle ne doutait de son triomphe sur aucune rivale dès le moment qu’elle l’affrontait pourvue des mêmes armes. La première fois qu’ils retournèrent au Sémiramis, la société, par exception, était peu nombreuse et Mme Aliscan n’y figurait pas. Mais, le jour suivant, ils la virent. Marc, qui, la veille, en son absence, avait, parmi d’autres, beaucoup fait danser sa belle-mère, s’occupa d’elle moins activement, la négligea presque et put combler de ses égards Mme Aliscan sans qu’Hélène en fut offusquée. Entre leurs traits et leurs statures, leurs tailles et leurs grâces, la différence de qualité lui semblait si grande que l’idée même d’un parallèle de leurs deux personnes l’aurait fait rougir, comme indigne. Dans un répit que s’accordait la mûre élégante, ayant tourné sans intention ses regards vers elle, elle la surprit, la tête penchée, qui lorgnait sa robe : ce fut assez pour la réjouir de la certitude qu’elle lui inspirait quelque envie.

D’ordinaire, ses loisirs étaient abondants. Elle les passait tantôt à lire et tantôt à coudre, ou modifiait dans sa maison de ces mille détails dont l’ordonnance est capitale pour l’aspect d’une chambre. Mais ses toilettes l’occupèrent tant, les journées qui vinrent, qu’elle en délaissa toute lecture et que nul soin, si ce n’est ceux dont elle les comblait, ne lui parut digne d’attention. « Je veux que Marc soit fier de moi, » se répétait-elle, « que ma coquetterie lui suffise, que lui aussi puisse se flatter, lorsque nous sortons, d’accompagner et de distraire une femme à la mode ! » Inconsciemment, elle se formait à ce nouveau rôle. Elle en prit bientôt tous les tours. Un maquillage, d’abord discret, puis plus accentué, vint remplacer sur sa figure le nuage de poudre qu’elle y dispersait chaque matin. Les cheveux courts prêtaient du charme à cet artifice et le rendaient même nécessaire. Quantité de personnes, dans la salle de danse, loin de cacher à leurs voisines qu’elles y recouraient, le rafraîchissaient publiquement. Hélène, comme elles, eut ses crayons et son démêloir, une glace et du rouge dans son sac. De temps à autre, elle en tirait ces objets intimes et, s’étudiant le coin des yeux, la couleur des lèvres, se servait de chacun comme à sa toilette, suivant l’usage inélégant et presque grossier qu’ont emprunté les femmes du monde aux femmes les plus basses.

Dans ses pensées dépérissait tout esprit critique. Si sa pudeur proprement dite restait sans accroc, tout au plus songeait-elle à la bienséance. Lorsqu’elle dansait, elle s’appliquait, pour complaire à Marc, à rendre molles et languissantes certaines inflexions, se donnant pour excuse qu’elle n’était guère souple et qu’en brisant, même à l’excès sa rigueur native elle ne faisait que se tenir dans la juste note. Ainsi, l’image de sa personne qu’en passant auprès elle ne cessait de rechercher dans le miroir d’angle était l’inverse exactement de l’image d’elle-même qu’autrefois elle aimait qu’il lui renvoyât. Autant celle-ci la réjouissait noble et compassée, autant celle-là, pour la séduire au milieu des autres, devait comporter d’abandon. Quand, par hasard, soit qu’elle fût lasse ou d’humeur inquiète, elle se soupçonnait d’en manquer, sa grande taille lui causait un vrai désespoir, Il lui semblait qu’un corps menu se gouvernait mieux.

Pour le reste, elle vivait sans profondes alarmes. Le raisonnement avait fini par dompter chez elle certaines impulsions trop nerveuses et l’habitude de les noter lui rendait moins vifs les symptômes qui, d’abord, l’avaient affolée. Que Marc dansât avec une femme ou avec une autre, il s’agissait, au demeurant, d’un plaisir si bref que, soutenue par l’opinion qu’elle avait d’elle-même, elle n’y prêtait guère attention. Dans des rapports noués publiquement et dénoués d’office sur une dernière phrase de l’orchestre, qu’importait quelque trouble observé chez lui ? L’enchantement consommé, rien n’en subsistait. N’avait-elle pas la certitude, dans une heure ou moins, de le posséder sans partage ?