— Tu ne te rends pas compte ! soupira-t-elle. Des sommets où tu vis, bien des choses t’échappent. Les femmes sont malicieuses, mon pauvre chéri, et, lorsqu’elles ont un but, elles sont tenaces. Le malheur, avec cette fille, est entré chez nous. Je n’ai peut-être pas son intelligence, mais je comprends avec mon cœur ce qu’elle se propose. Les traits qu’elle te destine, c’est en moi qu’ils frappent. Si je n’avais pas peur de t’ennuyer, je pourrais te retracer presque jour par jour les efforts qu’elle a faits pour te séduire et sur lesquels je me suis tue jusqu’à cette minute, espérant toujours me tromper. N’étions-nous pas heureux avant qu’elle vînt ? Loin de toi par l’esprit, n’étais-je pas sûre de posséder une place dans ton cœur et demandais-je autre chose pour t’adorer ? Aujourd’hui, je t’aime autant et je ne sais plus. Tu te retires à nous sans le vouloir. Je te sens te détacher insensiblement sous une influence qui me ruine. Tu n’es certes pas à cette méchante ! Mais, réfléchis à l’avantage qu’elle prendrait sur nous le jour maudit où tu n’appartiendrais plus à personne…

— J’ai envie de dormir, interrompit Georges. Tu me ferais plaisir en rentrant chez toi.

Elle se jeta à ses genoux et lui prit les mains. La face collée contre elles, se désespérant, invoquant tour à tour sa haine et leur fils, elle poussait de longs soupirs et pleurait tout haut, insensible aux railleries dont il l’accablait, mais souffrant dans sa peine de cette voix tranchante qui y pénétrait comme une lame. Dans les courts intervalles des lamentations, Georges prêtait l’oreille aux bruits extérieurs. Il lui semblait qu’il allait surprendre un pas. Soudain, haussant l’épaule et tournant la tête, il se dégagea brusquement.

VII

Les journées qui suivirent furent misérables. Les époux dissociés se fuyaient d’instinct, évitaient de se parler, de lever les yeux l’un sur l’autre aux heures où les repas les réunissaient. Elpémor, depuis longtemps, n’aimait plus sa femme ; mais, n’ayant rien, en somme, à lui reprocher, il professait vis-à-vis d’elle une indifférence qu’un certain fonds d’estime rendait moins sensible. Troublé soudain par l’explosion d’une jalousie folle, il s’endurcit contre elle et la détesta : elle lui semblait outrepasser ses droits légitimes en étant pour lui la cause d’un souci quelconque.

Denise, de son côté, pour la première fois, osa s’interroger sans complaisance et mettre en doute son affection pour ce taciturne. Accoutumée à voir en lui un enfant boudeur, susceptible, par caprice, de causer une peine, mais non de tourmenter délibérément, elle fit enfin la part de sa volonté dans les épreuves de toute nature qu’il lui infligeait et l’homme qu’elle aperçut lui parut affreux. Comme il arrive en cas de révélation, quand l’esprit ébloui presse la vérité de crainte qu’il n’en demeure une partie dans l’ombre, elle eut tendance à s’exagérer sa noirceur. Son opiniâtre intransigeance, sa conduite hostile lui parurent être les effets d’un plan concerté. Une atmosphère de trahison flottait autour d’elle. Son attention se fixa sur l’étrangère, avec l’espoir de déchiffrer sur cet autre front l’aveu dont elle avait un ardent besoin.

Mais autant aurait valu questionner un sphinx. Lola, dont la froideur la glaçait déjà alors qu’elle ne faisait que lui ravir Claude, acheva par ses allures de l’intimider du jour où elle vit en elle une rivale. Le moindre bruit se propageait dans cette maison basse et, pas plus que la première, quelques mois plus tôt, la seconde scène violente n’avait eu lieu sans que la jeune fille l’eût suivie. Elle en avait mesuré toute l’importance, apprécié les points forts et les points faibles, puis tiré les conclusions qui lui semblaient justes et méthodiquement envisagé toutes les suites possibles.

Prête à s’entendre congédier dès le jour suivant comme à voir sa situation confirmée, l’absence, à défaut d’une solution nette, d’un indice permettant d’en pressentir une ne lui avait causé aucun étonnement. C’était encore une hypothèse qu’elle avait prévue. La superbe du mari, la mollesse de la femme la rendaient même, à l’examen, la plus vraisemblable. On ne pouvait imaginer celle-ci prescrivant, celui-là capitulant devant une prière, et d’autre part, au lendemain d’un éclat si vif, il était naturel qu’ils se reprissent.

Mais Lola savait lire dans l’esprit des hommes. Tel qui fait front à une attaque violemment conduite perd du terrain et se replie en jetant ses armes devant une série d’escarmouches. Pour Elpémor, toujours la proie d’un songe intérieur, le désir de vivre en paix passait avant tout. C’eût été le dominer que l’importuner. Il convenait de faire état d’une disposition aussi facilement exploitable, de prévenir les coups d’assauts moyens, de les frapper d’avance de stérilité en leur retirant tout point fort et en les obligeant à partir de la rase campagne.

Denise, par conséquent, ne se trompait pas lorsqu’elle accusait la prudence de l’institutrice de renchérir sur son attitude réservée. Du jour au lendemain, Lola, par calcul, avait repris le masque froid, les façons gourmées qui la mettaient à l’abri des indiscrétions. Elle observait le couple à travers sa ruse comme à travers ces carreaux d’où l’on peut tout voir sans cependant risquer d’être aperçu. Sa politesse s’alourdissait d’un semblant d’effort pour répondre aux questions les plus naturelles que lui posaient tantôt Georges et tantôt sa femme. Le petit Claude, en apparence, l’intéressait seul. Mais au lieu d’essayer, par des concessions, de désarmer l’antipathie au cœur de Denise quant au plus invétéré des griefs qu’elle avait contre elle, elle redoublait de rigueur dans ses exigences pour maintenir intact aux yeux d’Elpémor ce qui l’avait d’abord séduit dans son caractère.