C’était vraiment une imposante et sereine figure que l’on croisait, marchant sous les beaux ombrages, avec, contre sa jupe, cet enfant craintif. La fierté de son regard, la noblesse de son port lui donnaient un faux air de princesse aux champs. La simplicité de Denise, par comparaison, jointe à cette expression pleine d’amertume que conférait à son visage l’excès du tourment, aurait rendu fort excusable une complète méprise sur leurs conditions respectives.
Un contraste aussi vif, mille fois ressenti, ne pouvait qu’aiguiser dans le cœur de Georges les sentiments qu’il éprouvait envers les deux femmes. Denise lui parut presque une vivante injure à l’individu supérieur qu’il se flattait d’être. Son existence était flétrie par cette ombre molle. Il en vint à supputer mélancoliquement ce qu’elle eût gagné en éclat dans l’atmosphère de la rayonnante créature dont l’esprit déroutait ses préjugés d’homme. L’amour qu’il se portait y trouvait un charme, comme la vanité d’une coquette à s’imaginer dans une robe et sous une parure contemplées à des étalages de marchands. S’attachait-il à nourrir cette méditation, un peu de jalousie se levait en lui contre le séducteur qui s’approprierait un tel bien.
Ses journées se traînèrent, pleines de langueur, uniformes et vides comme si méthodiquement il les eût passées à surveiller sur un cadran la fuite des minutes. Il écrivait à peine et lisait sans goût. L’ennui, qu’il avait toujours ignoré, bien que semblant l’asseoir dans tous les fauteuils où sa nonchalance se plaisait, livrait à son cerveau de fréquentes attaques, aussi soudaines et capricieuses que poussées à fond. En vain essayait-il de le conjurer par ces invocations à son froid orgueil qui lui faisaient ordinairement l’effet d’un tonique. Elles ne lui paraissaient ni substantielles, ni surtout sincères. Après avoir longtemps puisé dans son isolement la plus déterminante des raisons d’estime, il se prenait à le haïr jusque dans ses causes, tenté de n’y plus voir qu’un lâche expédient propre à lui dérober le vide de son cœur. Jamais sa ressemblance avec d’autres hommes ne l’avait frappé de telle sorte : il souffrait de besoins mal définis et ne trouvait en lui ni de quoi les vaincre, ni la force d’échapper par un bond soudain à la mélancolie qu’ils lui inspiraient.
Le moindre signe de sympathie donné par Lola l’aurait réconforté dans cette crise aiguë. Sa réserve acheva de le déprimer. Il en voulut profondément à cette fille fantasque de laisser fuir, par impertinence ou lubie, une occasion d’avoir un titre à sa gratitude. Denise, plus clairvoyante, plus combative, aurait pu à ce moment fortifier sa cause. Mais elle se confinait dans un désespoir que la médiocrité de son caractère l’empêchait de rendre émouvant. Elpémor se fût raillé d’en être attendri. Sa pensée ne s’attachait qu’à l’institutrice, comme, entre une pierre précieuse et une fleur champêtre, il aurait plutôt choisi d’éprouver la pierre que d’appuyer la corolle sur ses lèvres.
Deux semaines s’écoulèrent dans cette confusion et, plus il observait l’irritante personne, plus l’attitude qu’elle avait prise lui semblait hostile. Rien ne l’avait encore aidé à voir clair en elle. Mais, comme il lui offrait un matin des livres, elle lui répondit brièvement qu’elle n’en manquait pas, ayant assez à faire avec ceux de Claude et un recueil de nouvelles récemment paru qu’elle comptait traduire de l’anglais. Denise était présente, le ton de la réplique la surprit un peu et elle en laissa voir un certain plaisir. Ce mouvement devait suffire à renseigner Georges sur la cause profonde d’une conduite qu’il attribuait ingénûment à quelque caprice. L’idée que la jeune fille ménageait sa femme fut plus insupportable à son amour-propre que l’opiniâtre indifférence qu’elle lui témoignait. Ni la sympathie, ni la pitié, ni aucun sentiment de délicatesse ne pouvait lui conseiller de prendre un tel soin : il y vit donc la précaution d’un doute injurieux, la grossière adresse d’une servante flattant concurremment l’orgueil de deux maîtres par ignorance de celui qu’elle peut négliger.
Le besoin d’affirmer que lui seul comptait, qu’il était dans sa maison l’arbitre obéi, non tel juge à l’autorité partagée obligé de tenir compte de sentences rivales, acheva de ruiner les hautaines formules que ses méditations antérieures avaient ébranlées. Sa mélancolie se donna une raison précise et son impertinence, pour la signifier, recourut à des stratagèmes enfantins. Lola, d’autant plus froide qu’il perdait son calme, vit leurs rôles respectifs s’intervertir et celui de poursuivant, qu’elle avait tenu, passer à l’ancien poursuivi. A son tour, il se piqua d’exister pour elle. Elle s’en aperçut d’abord à table, où brusquement il rechercha sa conversation, puis à des rencontres inopinées qu’il n’était guère possible d’imputer toutes à la complaisance du hasard. Il manœuvrait avec adresse pour croiser ses pas dès que l’écho l’avertissait qu’elle quittait sa chambre ; il guettait la jeune fille sur la terrasse aux instants qu’elle y passait avec son élève et profitait effrontément d’un geste ou d’un mot pour se mêler à l’entretien avec un air grave.
Sa déception fut grande, son dépit s’accrut de la voir ne répondre à de telles avances qu’à la façon correcte d’une salariée. Tout souvenir d’un autre temps semblait mort en elle. Aux allusions que Georges y faisait parfois, elle opposait ce front de marbre et ces yeux naïfs qui découragent l’indiscrétion et usent la patience. Le ton de ses propos, uni, sincère, n’aurait permis à personne de supposer que ses soucis ne rendaient pas leur son véritable.
Georges était de ces hommes qu’une défaite stimule, qui ne connaissent que par l’échec le prix du succès. L’attitude de Lola, loin de l’affaiblir, agit en sens contraire sur sa volonté. Il se jura de ressaisir cette confiance reprise que, par excès d’orgueil ou par nonchalance, il avait dédaigné de goûter alors qu’elle s’offrait. Ses tentatives de rapprochement se multiplièrent et leur champ d’action s’étendit. Comme si leurs deux natures, dans des cas semblables, devaient nécessairement recourir aux mêmes expédients, Lola le vit bientôt imiter ses ruses, se jeter derrière elle dans la campagne, conjecturer l’itinéraire qu’elle s’était tracé et s’arranger pour l’y surprendre en un point quelconque. Mais, ayant l’avantage de conduire le jeu, elle en usait rigoureusement pour son partenaire obligé de se soumettre à sa fantaisie. Tantôt elle se livrait, tantôt, par un détour, elle lui échappait et le laissait se consumer dans une vaine attente. De retour à la maison longtemps avant lui, elle se plaisait alors, de sa fenêtre, à le voir rentrer, la tête basse, mâchonnant un brin d’herbe, une tige de fleur, comme la substance amère de sa déception.
Ce manège acheva de l’exaspérer. Ne pensant pas à l’attribuer à la coquetterie, il ne pouvait valablement lui donner pour cause que l’intérêt d’une neutralité sourcilleuse. Si bien que, par le jeu le plus naturel, ses sentiments envers sa femme en prirent plus d’aigreur. Ce fut sur elle que retomba en une pluie d’affronts son dépit des mécomptes qu’il subissait. La vie commune, à ce moment, devint si pénible que Denise, malgré sa résignation, sa douceur, sentit parfois, pleine de fatigue, murmurer en elle les révoltes d’une femme qui songe à la rompre. Celles-ci s’apaisaient presque aussitôt. Un profond désespoir leur succédait, où elle tournait vers Claude sa face tourmentée que déchirait pathétiquement un sourire contraint. Mais l’enfant, gardé à vue, ou baissait les yeux, ou présentait à sa détresse un regard si froid qu’elle n’en pouvait tirer aucun soulagement. On aurait dit qu’obéissant à une loi fatale qui détournait d’elle tous les cœurs lui aussi se prenait à la mépriser. La malheureuse avait fini par donner ce sens à la réserve que son fils observait par crainte, et quelquefois, n’arrivant plus à se dominer, elle devait brusquement quitter la table. A peine arrivait-elle dans le corridor que l’on entendait ses sanglots.
Georges haussait l’épaule, mangeait plus vite. Le repas s’achevait dans un lourd silence.