Comme un chimiste au milieu de vapeurs malsaines, Lola vivait à l’aise dans cette atmosphère que son génie d’intrigante avait composée. Elle apportait à l’entretenir tous ses soins et constamment l’alourdissait d’éléments nouveaux. Puis, lorsqu’elle estima le moment venu, elle provoqua le courant d’air qui la dégagea. Georges la vit soudain cesser de le fuir et rendre à son visage une animation qui répondait ouvertement, bien qu’avec mesure, à ses propres efforts pour l’intéresser. Leurs colloques prirent de l’ampleur et se prolongèrent. Tout au plus marquait-elle une condescendance dans l’accueil qu’elle faisait à certaines questions : ceci pour rappeler qu’elle s’appartenait et s’entendait à en donner, au besoin, la preuve.
Il connut de la sorte, avec une vraie joie, l’obligation de témoigner les plus grands égards à la figure maîtresse d’elle-même qui la dispensait. Un attentif orgueil mordait sur le sien. Et ce qu’il eût pensé ne pouvoir subir l’emplissait d’une espèce de délectation qui le pressait d’en rechercher avidement les signes. Sa poursuite de Lola devint incessante aux heures qu’elle consacrait à promener Claude ou à le faire jouer sur la terrasse. Il lui apportait de lui-même des livres choisis ; mais leurs conversations, le plus souvent, prenaient ce tour philosophique qu’utilisent deux êtres pour se parler l’un de l’autre indirectement.
Ils ne pouvaient s’asseoir ensemble et sortir ensemble, marquer à leur insu leur complet accord par des nuances de gestes et de langage, sans rejeter Denise dans de telles alarmes que les tenir secrètes l’aurait étouffée. La Provençale exubérante, avec tout son feu, se réveillait parfois dans cette femme timide que son physique apparentait aux douces filles du Nord. On eût dit qu’un démon lui faisait violence, la contraignait à s’élancer hors de sa nature pour des actions dont elle était la première surprise. Un douloureux travail de ses nerfs et de sa pensée avait abouti, par deux fois, à des scènes rapides suivies d’une longue période où doutaient ses craintes. C’est qu’alors son esprit les nourrissait seul. Lorsque, se fortifiant d’aliments réels, elles ne lui laissèrent plus ni incertitude, ni répit, son besoin de les trahir, de les justifier, devint aussi fréquent que celui d’une nonne de confesser au crucifix sa peur de l’enfer.
Georges la vit se rapprocher, amère et dolente, exhalant cette mélancolie fastidieuse qui détournait de sa personne la naissante pitié. Sans oser intervenir, par crainte d’un affront, dans les entretiens qu’il avait avec la jeune fille, elle l’observait à la dérobée d’une fenêtre et s’arrangeait de manière à le rencontrer lorsque Lola rentrait chez elle ou qu’il la quittait. La contenance de son mari lui importait peu. Il aurait fallu autre chose que de la froideur, autre chose que des manifestations d’impatience pour dissuader cette égarée d’exprimer une peine qui montait de sa poitrine à sa bouche meurtrie aussi naturellement que son souffle. Tantôt elle gémissait, tantôt elle éclatait en reproches formels, tantôt même, se haussant à l’imprécation, elle appelait sur sa rivale la justice de Dieu, dans un désordre d’épithètes, de naïves injures à la mesure de son dépit et de sa faiblesse. Laissait-elle passer un jour sans l’importuner, en apparence indifférente et détachée d’eux, toute à ses besognes domestiques, Georges était sûr, le lendemain, dès qu’il se montrait, de s’entendre, avec douleur, reprocher tel mot à la portée duquel elle avait réfléchi toute la nuit : on la sentait toujours en train d’aviver son mal, comme ces dégénérés, dans les hôpitaux, qui rouvrent de leurs ongles leurs cicatrices.
Excédé, sans moyen de se soustraire à ces folles attaques, Elpémor redoublait d’attentions envers la jeune fille dans le dessein de lui prouver, par sa conduite même, que les entreprises de sa femme étaient sans effet. Il aurait pu se dispenser d’une telle précaution. Lola jouait à merveille la vierge ignorante et les éclats les plus significatifs semblaient frapper chez elle des oreilles de sourde. Jamais ses grands yeux fauves n’étaient plus limpides que lorsque Georges, après une scène qu’il avait rompue, venait l’oublier auprès d’elle. Mais alors, faisant violence à sa vraie nature, elle affectait de se montrer étonnamment humble. C’était le provoquer à se découvrir, à s’indigner du parallèle de cette modestie et des fatigantes exigences de l’épouse revêche. Sous l’empire de la colère et de la tendresse, elle le sentait prêt à livrer son désordre intime dans une confession éperdue. Cette victoire platonique lui suffisait, et soudain, reprenant de hautaines façons, elle arrêtait les paroles sur ses lèvres.
Lui-même n’aurait pu dire avec certitude, en admettant qu’il eût pensé à s’interroger et se fût répondu honnêtement, dans quelle mesure il discernait la part d’artifice que comportait l’ensemble de cette conduite. A peine concevait-il un léger soupçon qu’un accent d’une sincérité évidente le bannissait de son esprit sans retour possible. Sa compagne, à la vérité, l’éblouissait. Les astronomes qui étudient les taches du soleil ne les distinguent qu’à travers des lentilles fumées qui leur permettent de soutenir la splendeur de l’astre : à en tenter à l’œil nu l’observation, ils se verraient contraints de baisser la tête sans avoir pu y découvrir le moindre point sombre.
La beauté de Lola, sa ferme intelligence, son caractère, constituaient pour Elpémor trois dogmes parfaits, trois vérités manifestes et essentielles au sujet de l’une desquelles l’expression d’un doute lui aurait paru insensée. Il aurait plutôt compris qu’on le discutât dans ses propres facultés et dans son talent. A force de subir une domination qui s’exerçait, bien qu’impérieuse, avec trop de tact pour que son goût d’indépendance en fût offusqué, il avait pris de son mérite une idée plus juste et s’était relâché de son égoïsme. N’était la direction que suivait son cœur, on serait tenté de dire qu’il s’humanisait. Les désirs, les aspirations de la maîtresse fille lui paraissaient aussi sacrés que l’étaient les siens, peut-être plus urgents à satisfaire, et, d’autre part, il éprouvait pour la première fois le besoin, dans sa vie, d’une certaine présence. Toutes ses actions portaient l’empreinte d’un zèle enflammé. Il se surprenait quelquefois à tracer des vers en s’inquiétant, au mépris même de son esthétique, de leur donner un tour qui plût à Lola.
Un matin, comme il s’apprêtait à sortir, il la vit pénétrer dans son cabinet, aussi sereine qu’à l’ordinaire, par exception seule, et s’excusant d’un geste bref de le déranger.
— Que désirez-vous, Mademoiselle ? lui demanda-t-il.
Il pensait qu’elle venait emprunter des livres.