Elle secoua la tête d’un air incrédule.
— Vous n’êtes bon qu’à comprendre et à rêver !… Admettons cependant, concéda-t-elle, que, par un grand effort de ténacité, vous parveniez à mettre au point une œuvre importante. Elle vous aurait en premier lieu demandé du temps et il faudrait ensuite que le succès vînt. Que deviendrions-nous jusqu’à cette époque ? Nous n’avons de fortune ni l’un ni l’autre. Je vous vois bien indifférent à n’en pas avoir tant que l’on en possède largement pour vous, mais je ne vous crois pas d’une âme assez forte pour supporter sans en souffrir la médiocrité.
— Y ferais-je attention ! s’écria Georges.
Sa maîtresse le baisa pour cette réplique dont l’accent généreux l’avait émue.
— Moi-même j’ai peur, ajouta-t-elle après un silence, de n’être pas la femme d’un amour de pauvres !
Telle était envers elle sa déférence qu’au lieu de prendre ombrage de cette objection il regretta de ne l’avoir aucunement prévue et se le reprocha comme une grossièreté. La confusion se peignit sur son visage que les paumes de Lola tenaient captif. D’un bras serrant sa taille, il la considérait au-dessus de lui, éblouissante de fraîcheur et d’expression, avec ses yeux parsemés d’or, son col nonchalant et cette ligne tombante des épaules d’où le regard était conduit à l’attache du sein. N’était-elle pas tout esprit et toute noblesse ? Pouvait-on, sans faire injure à ce précieux corps, le concevoir assujetti, entre des murs humbles, à de vulgaires ouvrages domestiques ? Et Georges, reprenant certains de ses rêves où l’opulence et leur amour étaient associés, dans l’eau claire d’une piscine, sous une coupole, imaginait sa belle maîtresse entourée d’esclaves et n’ayant qu’à frapper ses mains l’une dans l’autre pour que d’étranges parures lui fussent apportées.
— C’est vrai, murmura-t-il, je suis stupide !
Et il parut abandonner son hardi projet. Mais la phrase de Lola lui restait en tête, irritante comme un trait mince pendu par ses barbes aux lèvres boursouflées d’une blessure légère. Elle l’incitait à méditer sur une condition dont la dépendance matérielle ne lui avait jamais été, jusque-là, sensible. L’argent de sa femme était le sien. Il le touchait, l’administrait et en disposait. Des deux même, c’était elle qui rendait des comptes. Mais qu’il voulût positivement se conduire en maître, et force lui était de s’apercevoir que les façons qu’il se donnait étaient usurpées. Sa liberté prenait naissance dans un engagement et s’arrêtait au droit d’aimer sans contrainte.
L’ambition de s’affranchir le pressa bientôt. N’ayant jamais détruit une ligne de sa main, il possédait, accumulés au fond d’un tiroir, quantité de notes, d’ébauches, de plans, des nouvelles rapides et confuses, des bouts de dialogues et de chapitres, toute une série d’essais plus ou moins heureux que son manque absolu de persévérance lui avait fait abandonner dès les premières pages. Un matin, il les prit, les parcourut, décidé à recueillir celle de ces épaves dont il pourrait tirer parti pour construire une œuvre. Alors qu’il s’attendait à une déception, son amour-propre fut flatté et son zèle accru de trouver à plusieurs un réel mérite, de découvrir en presque toutes la trace d’une pensée. Ces feuillets, dont la plupart, jaunis sur les bords, n’offraient plus à la lecture qu’une encre pâlie, ressemblaient aux sommaires esquisses des grands peintres où se révèlent, sous le gâchis du trait et des ombres, les promesses du dessin et de la couleur. Brièvement indiqués, d’une phrase ou d’un mot, quelques points de repère, ici et là, suffisaient à rafraîchir la mémoire de Georges : et il se reprochait avec amertume d’avoir laissé, par négligence, dormir de telles choses, quand un sérieux effort, entrepris plus tôt, lui aurait assuré dès à présent cette indépendance qu’il cherchait.
Son choix finit par s’arrêter sur un conte bizarre, à la fois violent et caustique, d’une assez forte trame dans sa légèreté. C’était celui d’un peuple, au sortir d’une guerre, élisant pour prince un hercule et obtenant de son rival, toujours agressif, qu’un boucher désormais le représentât. Les deux brutes, en échange des honneurs royaux, ne s’engageaient qu’à lever l’arme en cas de conflit et à se courir sus pour leurs mandants. Ceux-ci se conformaient au verdict du fer. Ils n’avaient point, personnellement, à intervenir, sauf pour régler la paix, après résultat, en tenant compte des blessures reçues par chacun. Et, dès lors, n’ayant plus à trembler pour eux, au lieu de perpétuer ce jeu d’équilibre où la crainte des catastrophes réduit les nations, ils donnaient libre cours à leurs instincts, s’outrageaient et se volaient sans discontinuer, tournant en dérision les idoles pompeuses au nom desquelles ils se livraient timidement jadis à de plus bénignes exactions.