Georges ne douta point d’écrire un beau livre. Nul sujet n’était plus propre à piquer sa verve. Passionné comme il l’était sous ses dehors froids, ce lui serait une volupté de tous les instants que de crier effrontément à la face des hommes la vérité sur eux et leurs fausses vertus. Il se mit à l’ouvrage, arrêta son plan et fut heureux, l’ayant dressé, de dire à Lola :
— Vos arguments de l’autre soir m’ont beaucoup frappé : j’espère que dans un an nous serons libres !
— Vous tramez donc un mauvais coup ? lui demanda-t-elle.
Il lui exposa son projet.
— C’est bien ! dit la jeune femme après un silence.
Et elle voulut connaître par le menu l’affabulation mise au point. Quand Georges eut satisfait sa curiosité, son visage s’anima, ses yeux brillèrent, elle se jeta sur son amant, lui baisant les joues, avec une sorte de fureur dans cette effusion qu’il ne lui avait jamais vue.
— A nous deux, mon chéri, s’écria-t-elle, comme nous pourrions faire de belles choses !
La révolte, intégrale, automatique, contre l’homme, le principe ou l’institution, était pour son esprit le pain nécessaire. Il en tirait le meilleur de sa qualité. Georges entreprit sa tâche dès le jour suivant, soutenu par la fièvre de cette maîtresse plus pressée que lui-même de la voir en train. Elle exigea qu’il lui soumît les premiers feuillets, prit plaisir à les lire sur son épaule, puis s’inquiéta quotidiennement du travail fourni. Bientôt, sans que leur flamme en fût diminuée, ils connurent, au milieu de leurs enlacements, de longues pauses immobiles, chair contre chair, durant lesquelles il conversaient du chapitre en cours ou resserraient avec méthode les fils du suivant. Aucun détail alors n’était négligé. D’autant plus attentive à choisir ses mots que s’épanchait plus librement la rancœur de Georges, Lola, tout imprégnée de passion lucide, dévorée d’énergie calculatrice, mesurait le quolibet et dosait l’injure avec le soin d’une femme qui sert sa vengeance. La société piquait du nez dans ses faux semblants, la religion et la patrie grimaçaient, burlesques, sous ses attaques toujours précises et poussées à fond. Et parfois, quand d’aventure sa haine s’échauffait, Georges la comparait à une petite fille barbouillant d’encre ou de suie d’éclatantes poupées, arrachant leur perruque et leur parure, et désarticulant leurs membres de carton peint avant de les vêtir d’une loque dérisoire.
Tant d’agressive ardeur agissait sur lui comme l’éperon sur l’indolence d’un cheval de sang. Tourmenté du souci de la perfection, mais poussant l’exigence jusqu’à la rigueur et mauvais lutteur par surcroît, il n’avait pu jusqu’à ce jour entreprendre une œuvre et soutenir au-delà des premiers obstacles l’effort indispensable à sa construction. Sur une phrase malsonnante, un paragraphe lourd, persuadé qu’il s’entêtait par aveuglement à heurter du front l’impossible, il relisait avec méfiance les pages déjà faites et reposait sa plume, découragé. L’ébauche allait rejoindre au fond du tiroir tant d’autres témoignages déjà oubliés d’une inspiration éphémère : une fois dans ce tombeau, elle n’en sortait plus.
Ce lui fut un sujet de naïve fierté que de sentir à chaque séance s’aviver son zèle, stimulé de la veille et encore ardent. Il n’aurait pu sans confusion avouer à Lola qu’en assignant à son talent une étroite limite elle s’était montrée perspicace. Certes, il rencontrait des difficultés. Mais, au lieu de céder, il insistait et n’avait de répit qu’elles ne fussent vaincues. Aux rêveries stériles ou déprimantes qui suffisaient à l’occuper depuis trop longtemps, succéda une période d’enragé labeur, d’impitoyable lutte avec le style, de corps-à-corps surexcitant avec les idées. Tout au plus s’accordait-il, pour se délasser, une courte promenade à travers les bois ou quelque flânerie sur la terrasse ; et même alors il travaillait au chapitre en cours ou puisait dans les espoirs qu’il fondait sur l’œuvre un nouveau regain d’énergie.