De le voir revenu à cette vie sérieuse, Denise, comme un village reprenant couleur aux rayons d’un soleil de février, se sentait pénétrée d’une douceur extrême. La vertu s’en étendait, les revivifiant, jusqu’aux pores desséchés de son indulgence. Non seulement elle pardonnait complètement à Georges de l’avoir tenue dans l’angoisse, mais il lui arrivait de se demander si ses soupçons envers Lola n’étaient pas gratuits. Déroutée par une politesse pleine de réserve, elle recherchait dans sa mémoire les audaces passées et n’en retrouvait pas d’exemple assez vif pour justifier une conclusion vraiment alarmante. La frémissante désinvolture d’un orgueil meurtri pouvait suffire à la rigueur à les expliquer : et, dès lors, de quel droit les juger suspectes, quand surtout un amendement sans cause appréciable permettait d’en conjecturer l’innocence ?
Doutant ainsi que la jeune femme eût voulu lui nuire, elle inclinait à détester moins passionnément ses violents procédés d’éducatrice. Déjà, à l’occasion d’un premier retour, l’effort qu’elle avait fait pour se rapprocher avait produit accessoirement le même résultat. Et elle se rappelait avec tendresse deux compagnes de jeux, à l’époque où, petite fille sérieuse et gâtée, elle trottinait dans les allées du parc Borély, qu’une gouvernante anglaise battait comme plâtre et qui n’en paraissaient ni plus ombrageuses, ni particulièrement révoltées. Claude, en somme, travaillait et obéissait. Denise, qui n’attachait qu’un prix secondaire aux avantages obtenus sur ces deux points, qui les eût sacrifiés sans grand scrupule, s’ingéniait, par souci, pensait-elle, d’impartialité, à se pénétrer profondément de leur importance. La conviction qu’elle s’en donnait atténuait pour elle le caractère odieux de certains sévices. Et sans nul doute l’eût-on surprise non moins que navrée en l’accusant à ce propos de se montrer lâche, tant elle croyait n’avoir en vue que le bien de Claude alors qu’en vérité elle trompait son cœur pour lui faire accepter une situation qu’elle n’espérait plus pouvoir rompre.
Un incident vint convertir en début d’estime ce qui n’était qu’une tolérance encore pleine d’aigreur. Le petit Claude tomba malade d’une grippe assez forte. Lola, à sa façon, chérissait l’enfant, un peu comme un artiste une tâche laborieuse dont il attend un grand effet sur toute sa carrière. Installée à son chevet dès le premier jour, à la fois diligente et perspicace, elle seconda le médecin, pendant une semaine, plus intelligemment qu’une mère affolée que la seule vue du corps fiévreux faisait fondre en larmes. La raison l’obligeait à calmer celle-ci, voire même, avec mesure, à lui imposer, pour éviter qu’elle ne troublât par une maladresse l’évolution naturelle de la maladie. Elle ne manquait de bienséance que quand elle voulait. Denise, se rendant compte de son désarroi, en outre influencée par les éloges que prodiguait ouvertement à l’institutrice le docteur enchanté de se voir compris, sut faire abnégation de tout amour-propre et se montra reconnaissante du concours prêté. Lorsque Claude se leva pour la première fois, elles le considérèrent sur la chaise longue avec un attendrissement presque égal et, se trouvant alors l’une près de l’autre, se saisirent par les mains et s’embrassèrent.
Plus que cette effusion prématurée qui les avait, après coup, toutes les deux surprises, la convalescence les rapprocha. Comme il n’était question ni d’instruire l’enfant, ni même de résister à ses fantaisies, Lola n’exerçait pas sa sévérité. Au contraire, elle prenait sérieusement sur elle pour montrer une patience inaltérable, estimant plus nuisible à l’action future un régime de molles exigences qu’un complet relâchement de la discipline. Celle-ci se retendrait, le moment venu, d’autant plus intimidante et plus efficace qu’elle n’aurait jamais composé. Denise, qui ne voyait de l’âme de ses proches que ce que leurs manières lui révélaient, trop spontanée pour ne pas être superficielle, au surplus généreuse par tempérament, attribuait le revirement de l’institutrice à l’émotion causée par la maladie. « Elle a fini par s’attacher, pensait-elle, à Claude. Elle l’a soigné, l’a vu souffrir, a craint pour lui, s’est alors aperçue qu’elle l’aimait et se reproche aujourd’hui d’avoir été dure. Désormais nous serons deux à vouloir son bien et, puisque, paraît-il, je suis un peu faible, ce qui me manque pour le diriger, elle l’aura ! » Peu s’en fallait qu’elle n’éprouvât une réelle tendresse pour la personne qu’un mois plus tôt elle jugeait un monstre ; du moins agissait-elle en mainte circonstance comme si positivement elle en avait eu.
Georges assistait en étranger, sans aucune révolte, à la naissance de rapports plus étroits entre les deux femmes. Par un effet de son humeur souvent excessive, la maladie de Claude l’avait tourmenté au point de déranger ses habitudes et d’interrompre son travail pendant plusieurs jours. Et il s’était félicité, à cette occasion, que nul accès d’intransigeance, nulle sournoise manœuvre, ne lui eût apporté, comme surcroît d’ennui, le spectacle d’une rivalité pernicieuse. A présent que son fils était rétabli, que lui-même, retourné à ses papiers, avait repris cette existence d’assidu labeur que l’amour de Lola lui rendait légère, il se serait tenu pour une pauvre tête si l’avènement, autour de lui, d’une ère de concorde lui avait causé des scrupules.
Il ne se faisait, au surplus, aucune illusion sur la durée possible de cette détente. Sa maîtresse, toujours calme et déterminée, qui, sans doute, s’y prêtait avec complaisance, trouvant sans intérêt, malgré son orgueil, de vivre inutilement dans une atmosphère tourmentée, lui répétait qu’en aucun cas, par la suite des jours, elle ne se résoudrait à des concessions. Ou Denise, lasse de lutter, se plierait à tout, ou, de nouveau, ce serait entre elles la guerre sourde. La première hypothèse n’étant guère probable, il ne s’agissait donc que d’une comédie flattant sa dupe marquée d’avance pour mieux la confondre. C’était sous cet aspect que Georges, ironique, observait le manège des anciennes rivales quand par hasard il s’imposait à son attention ; et jamais il ne songeait à s’apitoyer sur le naïf élan qui poussait Denise à donner tête baissée dans la trappe ouverte, mais admirait, au contraire, chez sa maîtresse, l’habileté qu’elle mettait à conduire le jeu comme un indice de son organisation supérieure.
La flatter, la révéler à sa propre estime en des points exceptionnels dont elle paraissait inconsciente, était devenu chez lui presque un besoin. Comme un gourmet, en le chauffant, l’arome d’un alcool, il lui plaisait, dans le silence passionné des nuits, de dégager tous les parfums de cette fleur superbe avant de se pencher pour la respirer. Ce qu’il lui murmurait alors était un cantique. Lola, en s’étirant, le laissait parler, pénétrée comme d’une caresse par cette voix ardente au service d’une exaltation convaincue. Dans le lit tiède, un bras passé sous la tête de Georges, la main touchant cette gorge où naissaient les sons, il lui semblait à ces instants qu’elle vivait un rêve. Et à mesure que, satisfaite, elle s’alanguissait, sa chair se rapprochait de celle de l’amant, tandis qu’il achevait, frémissant lui-même, de tresser une louange de son esprit ou un éloge hyperbolique de son caractère.
Un soir, elle l’arrêta.
— Ecoutez, dit-elle.
La lampe était éteinte et l’obscurité de la chambre à peine éclairée par un rayon de lune suintant aux persiennes. Ils entendirent un pas feutré dans le corridor. Sa cadence était rapide et sans cesse plus nette, mais les lames du parquet ne gémissaient guère tant il se posait soigneusement.