— Oui, dit-il, et après ?

— Après ?… Tu as raison, il n’y a rien !

Une chaise, derrière Denise, se renversa. La porte claqua sur sa fuite. Ces bruits tintaient encore à l’oreille de Georges que déjà, résolue à quitter la Cagne, à partir avec Claude le matin même, elle montait en hâte l’escalier. Son visage était en feu, ses yeux brillants et secs, ses mouvements rapides, mais sans nul désordre.

La pendule de sa chambre marquait neuf heures. Se disant qu’à midi elle serait loin, elle poussa les volets pour avoir du jour et commença sans tarder ses préparatifs. Jamais, bien que fiévreusement surexcitée, elle ne s’était senti la tête plus lucide. Le souci d’en finir l’accaparait toute, sans lui laisser le loisir d’une pensée profonde qui l’aurait sans doute étourdie. De la commode et des armoires prestement fouillées, son linge, disposé en pile, et ses robes, tous ses chapeaux, des colifichets, des écrins vinrent joncher les fauteuils et le lit défait. Elle procédait par gestes sûrs, comme une somnambule, et ne perdait de vue aucun détail.

Un peu d’hésitation ne naquit en elle qu’au moment de sonner la femme de chambre pour qu’elle lui fît descendre une malle du grenier. C’était donner à son départ une publicité contre laquelle la mit en garde un instinct confus. En même temps se posa la question de Claude qu’elle croyait bien avoir tranchée définitivement et s’étonna soudain de trouver entière. Sa volonté s’exerçait-elle seule sur l’enfant ? Où donc avait-elle pris qu’il lui appartînt au point qu’elle fût maîtresse de régler son sort sans avoir à tenir compte d’aucune prétention ? N’allait-elle pas, en jetant brusquement l’alarme, permettre aux deux amants de se concerter pour lui dérober la chère proie ? La jeune femme s’était assise et réfléchissait. Plutôt que d’engager une partie douteuse, il convenait de mettre au point un plan d’évasion qui ne comportât aucun risque et lui assurât le bénéfice d’une heure de répit. Le problème, assurément, était délicat, mais au lieu de s’affoler comme elle le faisait lorsqu’elle se trouvait en présence d’une difficulté, elle apportait de la sagesse et de la méthode à l’envisager fermement.

Le bruit d’un pas menu foulant le gravier lui signala la présence de Claude au jardin. C’était l’heure où Lola faisait sa toilette. L’opération prenait un certain temps et la coquette institutrice, pour avoir ses aises, se débarrassait de l’enfant en l’envoyant jouer, quand elle ne le consignait pas dans sa chambre avec une leçon. Denise le vit courir sous les acacias dont les troncs gris, intercalés de bouquets d’arbustes, limitaient l’éclaircie de la terrasse. Il s’enfonçait parfois d’un bond dans l’épais taillis peur reparaître un peu plus loin, traînant son cerceau. La jeune femme se tenait soigneusement cachée et il ne pouvait pas l’apercevoir.

Sa résolution fut bientôt prise. Avisant un sac de toile dont elle se servait quand elle allait à Luynes faire des emplettes, elle y jeta pêle-mêle tous ses bijoux, quelques photographies avec leurs cadres, et tout ce que son secrétaire renfermait d’argent. Comme elle visitait les tiroirs de ce dernier meuble, son regard s’arrêta sur un pistolet qui avait appartenu à son père. Elle le savait chargé, en médiocre état, et ne le déplaçait ordinairement qu’avec précaution. Par un mouvement irraisonné, elle glissa l’arme dans son sac comme une chose utile. Le contenu disparate de la vaste poche lui permettrait de subsister pendant plusieurs mois et cependant ne formait pas une masse encombrante au point d’attirer l’attention. Alors elle se coiffa et descendit.

Les persiennes du cabinet de Georges étaient closes et Lola, dans l’ignorance de la brusque scène où trois répliques avaient ruiné ses perfides manœuvres, n’avait aucune raison de se méfier d’elle. Pourtant elle prit grand soin, composant son pas, de donner à sa démarche un air nonchalant. Ce qu’elle accomplissait lui semblait si clair, d’une telle puissance de rayonnement au premier soupçon, que malgré les circonstances les plus rassurantes une extrême prudence s’imposait. La terrasse traversée, avant de s’engager dans l’allée couverte à l’extrémité de laquelle passait la route, la tentation lui vint de tourner la tête, de s’assurer par un coup d’œil à la blanche façade, que son départ n’avait pas été observé. Pour n’y point succomber, elle marcha plus vite. Claude bondissait sous la futaie à quelque distance. En apercevant sa mère, il courut à elle.

— Viens, mon chéri, lui dit Denise. Nous allons à Luynes. Armande a besoin d’œufs pour le déjeuner.

— Alors, et Mademoiselle ? demanda l’enfant.