— Je ne veux pas que tu m’emmènes sans sa permission !
La jeune femme fit semblant de ne pas entendre. A ce moment apparaissait, débouchant de Luynes, la lourde voiture jaune, grondante et sonnante, instrument sans éclat qu’elle avait choisi pour sa misérable évasion. L’enfant la regardait venir, le front bas : et soudain, comme elle allait s’arrêter près d’eux, arrachant sa petite main de celle de sa mère, il s’enfuit à toutes jambes, vers le village.
— Claude ! appela Denise.
Il courut plus vite. Le conducteur avait louché sur cette femme bizarre qui paraissait ignorer ce qu’elle devait faire, patiemment attendu quelques instants, puis donné le signal de remise en marche. Seule devant la station, entre cette voiture qui s’éloignait et son fils qui déjà n’était plus qu’un point, un si terrible désespoir se leva en elle qu’elle porta ses deux mains sur sa poitrine comme si elle avait craint d’en être étouffée. Le paysage, devant ses yeux, dansait comme une flamme. Un instant, elle hésita, tel, dans une bourrasque, un duvet sollicité par des vents contraires. Puis il sembla qu’un des courants l’emportait sur l’autre et elle reprit en sanglotant le chemin du bourg.
La fine silhouette de Claude ne s’y voyait plus. Mais elle comprit, en remontant la file des commères, que tout Luynes, intrigué, observait ses gestes. Instinctivement, les yeux baissés, elle pressa le pas pour échapper à cette curiosité accablante. Lorsqu’elle n’eut plus devant elle que la route d’Aix, il lui sembla qu’elle venait d’accomplir un immense effort. Son regard, avidement, l’explora. Claude avait pu se repentir de l’avoir quittée. N’allait-elle pas l’apercevoir au pied d’un talus, peut-être encore inquiet, mais moins ombrageux, accessible aux arguments qu’elle saurait trouver pour lui justifier sa conduite ? Elle le ressaisirait par de douces paroles. Au lieu de le surprendre et de l’effarer, elle essaierait de l’emmener en le persuadant. L’esprit tout occupé de cette intention, elle gravit, la tête en feu, la large côte droite à mi-hauteur de laquelle se dressait la pierre qui marquait l’entrée du domaine. Lorsque celle-ci lui apparut, elle marcha moins vite. Il lui fallut, l’ayant atteinte, toute son énergie pour supporter la déception de scruter l’allée sans y voir se dessiner la figure de Claude.
L’impression d’isolement, d’abandon total, qu’elle avait déjà si douloureusement ressentie devant la station, se réveilla en elle avec la même force. Qu’allait-elle devenir ? Quel parti prendre ? Lorsqu’elle avait osé combiner sa fuite, il était sous-entendu dans sa décision que Claude y serait associé. L’enfant se dérobant, le plan s’effondrait, car elle ne pouvait concevoir d’exister sans lui ? Et, d’autre part, à la pensée de rentrer chez elle, de se retrouver dans sa maison en présence du couple, un tel flot de dégoût balayait son cœur que l’humiliation, que la souffrance même s’y noyaient. Sa répulsion avait quelque chose d’épidermique : comme lorsqu’on pose le pied sur une bête immonde ou que l’on envisage de quitter l’air pur pour s’établir dans un milieu de pestiférés.
Certaine de n’avoir plus à compter sur rien, elle avait, au bout d’un instant, repris sa marche et continuait machinalement à gravir la côte, par besoin d’appuyer d’un effort physique le cours désordonné de ses réflexions. Un tramway la dépassa sans qu’elle y prît garde. Soudain, à l’extrémité d’une longue rampe, calme et pimpante sous le soleil qui brûlait ses toits, apparut à sa gauche la cité d’Aix. Ses églises dormaient en elle comme des brebis noires dans un troupeau plus clair d’agneaux étendus. A un élan mystique qu’elle sentit monter, la vue de tel clocher, reconnu entre autres, associa le souvenir de l’abbé Crémières. Il était son confesseur depuis dix années. Jamais, sans doute, faute d’y penser au moment voulu et peut-être, en somme, d’occasion, elle n’avait eu recours à ses conseils dans une circonstance délicate. Mais il était parfois venu la voir à la Cagne, notamment lorsque Georges était aux armées, et ces visites de convenance ou d’encouragement avaient créé entre eux un lien plus intime que celui qui se noue au confessionnal. L’abbé l’exhorterait, la soutiendrait, lui tracerait énergiquement une ligne de conduite, lui rendrait peut-être l’espoir. N’avait-il pas cette expérience que donne un grand âge au solitaire assez prudent parmi les passions pour n’avoir jamais fait que les observer, et cette inspiration, ces avis célestes qui lui permettent de démêler au profit des faibles l’humble écheveau de leur bonheur brouillé par les forts ?
La possibilité de souffrir moins, surtout de se livrer à une compassion, de se démettre entre des mains puissantes et discrètes du soin de diriger ses actions futures, souleva la malheureuse, en se précisant, d’une sorte d’amère allégresse. Elle n’avait plus d’autre désir que d’arriver vite. La longue route diminua, quelques maisons parurent, puis une fontaine, elle s’engagea, sous des platanes, dans une vaste allée, et la quitta pour un dédale de petites rues grises. Sa crainte était d’apprendre, en touchant au but, que justement l’abbé Crémières n’était pas chez lui. Mais, par bonheur, cette déception lui fut épargnée. Introduite aussitôt par la servante, elle le trouva dans un parloir sévèrement meublé où la chaise basse qu’il occupait, raide et sans confort, semblait avoir été choisie parmi toutes les autres comme la plus propre à recevoir sa chétive personne.
Denise pensait attendre au moins un instant. Elle aurait eu le loisir de chercher une phrase, de conformer son attitude, encore égarée, au caractère de l’interlocuteur et du lieu. L’aspect du long visage incliné vers elle, l’expression stupéfaite qu’elle y surprit, la jeta subitement dans un trouble extrême en la fixant sur l’évidence de son désarroi. Impuissante à comprimer une minute de plus son ardent besoin d’épanchement, elle s’abîma en sanglotant aux genoux du prêtre.
— Mon père, s’écria-t-elle, je n’espère qu’en vous !