— Oh ! Maman, lui dit-il, que tu es bonne !
Denise, en souriant, lui tendit les bras : elle le sentit se blottir contre sa poitrine, comme autrefois, alors qu’il marchait à peine et qu’il suffisait pour l’y jeter de la moindre alerte.
Ce lui devint, dès lors, un constant souci que d’épargner, lorsqu’elle le pouvait, à son fils les brutales punitions qui suivaient ses fautes. Malheureusement, nulle entreprise n’était plus ingrate. L’institutrice, à qui rien n’échappait du manège dirigé timidement contre elle, trouvait parfois à le subir des commodités, mais ne s’embarrassait d’aucun ménagement pour couper court à son action dès qu’il la gênait. Claude ne jouissait qu’en apparence de quelque répit. Elle s’était engagée à l’instruire et tenait parole ; à l’élever, et elle continuait, inflexible, à exiger qu’il obéît, toute affaire cessante, à ses plus frivoles commandements. Peu lui importait, après cela, qu’il suivît sa mère, répondît à ses avances et à ses caresses quand elle lui laissait, par aventure, la bride sur le cou. Un regard l’arrêtait, le ramenait. Il n’y avait plus de ce côté nul danger pour elle.
Le principal, à cette heure de son existence, était d’asseoir si fortement son empire sur Georges qu’il le subît d’un cœur égal et sans discussion. Tel acte malicieux que repousse un faible, contre lequel spontanément s’élève sa conscience, lui paraît excusable ou naturel, imposé par une volonté supérieure. Il suffit qu’on le conduise à raisonner faux. Déjà l’autorité lui déroute l’esprit : que se mêle à son influence, par surcroît, l’étourdissant effet d’une passion violente, et il n’est pas de paradoxe ou de mauvaise cause qui n’ait une chance de le rallier à sa turpitude.
Ce dont Lola se prévalait particulièrement, c’était, tombée à point dans une solitude où se consumait sans profit un cerveau d’élite, de l’avoir obligé à chercher sa voie. Attaquant Georges à la fois dans son orgueil et dans son indifférence pour sa femme, elle l’invitait à comparer ce qu’il pouvait être avec ce que, sans elle, il serait resté. Les chapitres terminés de l’ouvrage en cours lui servaient à fonder sa démonstration. Et l’enthousiasme qu’elle montrait n’était point factice. Elpémor n’écrivait rien qui ne la ravît, tant par la vigueur même de la pensée que par la concision, la clarté d’un style dont le goût lui venait à l’approfondir. Mais elle avait, en décernant le plus mince éloge, une façon de le tourner qui doublait son prix, et ne perdait surtout aucune occasion de rapprocher la tâche féconde inspirée par elle des stériles besognes antérieures. Ainsi provoquait-elle l’ambition chez Georges. Elle lui soufflait de son mérite une idée puissante et l’incitait à regretter le temps gaspillé. Brodant ensuite sur le vieux thème que l’on n’a qu’une vie, qu’un âge vient où l’esprit s’ouvre avec stupeur à la vanité des raisons qu’il s’est données pour contrarier ou détruire ses inclinations, elle le conjurait de servir ardemment les siennes, de tenir pour sacrées leurs exigences, d’employer sans remords toutes ses ressources à l’accomplissement intégral de sa destinée, plutôt que de céder, par faiblesse de cœur, à des considérations accessoires dont la plus grave n’avait d’autre consistance que celle que son imagination lui prêtait.
Il l’écoutait et se laissait docilement convaincre. Sa conduite, quelquefois, lui semblait indigne, mais la raison, pensait-il lorsqu’il hésitait, lui parlait par la bouche de sa maîtresse. Aussi bien ne pouvait-il exprimer un doute sans qu’aussitôt elle substituât à la persuasion les moyens de le réduire qu’elle y savait propres. Sa chambre se fermait pour deux ou trois nuits. Elle ne lui montrait entre temps qu’un visage glacé, abrégeait ses visites, les espaçait, et quelquefois même l’en privait. Lui adressait-elle la parole, c’était pour lui jeter, avec une voix dure, un ordre si sévère dans sa concision qu’il le faisait désespérer de rentrer en grâce. Le poids de cette colère, un instant bravé, ne tardait pas, s’alourdissant, à accabler Georges. En même temps le désir le tourmentait. Il ne connaissait plus ni repos, ni trêve, qu’à force de constance et d’humilité il n’eût obtenu son pardon.
Alors, aussi déconcertante en ses sautes d’humeur que certaines successions d’ombre et de soleil, Lola lui revenait, familière et gaie, moralement et physiquement d’autant plus précieuse qu’il l’avait davantage attendue. Lui reprochant l’insolence de sa conduite, elle l’obligeait à lui faire des remerciements pour l’indulgence qu’elle avait mise à la réprimer. Puis la besogne était reprise sous sa direction. De nouveau, ses visites réconfortaient Georges. Et parfois elle lui disait, lui montrant Denise qu’à travers les rideaux on apercevait trop heureuse de surveiller son fils au jardin :
— Je suis contente que son service commence à lui plaire. Encore quelques semaines d’assouplissement, et elle viendra me demander, le matin, mes ordres !
XIII
A part quelques rapides excursions à Aix, Lola, depuis sept mois qu’elle vivait à la Cagne, n’était pas sortie du domaine. Elle s’y tenait comme un stratège dans une position où sa présence continuelle est indispensable. Et, du reste, elle l’avait assez vite aimé. Son orgueil se plaisait dans cette solitude où la passion qu’elle inspirait la sacrait maîtresse, et c’est à peine si elle trouvait un motif d’aigreur à n’y point régner notoirement.