— En ce moment, je crois, guère plus, guère moins…

Elle connut à son visage qu’il était sincère. Il devait faire un rude effort pour ne pas pleurer, et elle-même se sentit vraiment émue en se laissant aller sur son épaule et en tendant vers lui sa bouche pour qu’il la baisât.

— Grand enfant que vous êtes ! murmura-t-elle. Ne serai-je pas de retour avant une quinzaine ?

A quelques heures de là, sur la route d’Aix, elle lui répétait à mi-voix cet encouragement, parce que, dans la charrette qui les emportait, elle voyait ses mains crispées trembler sur les guides.

Tous deux étaient saisis de cette crainte obscure qui, présidant comme une revanche de leurs voluptés aux séparations des amants, même les plus brèves, les rend pathétiques et grotesques. La traversée de la ville les étourdit. Georges poussait dans son action le petit cheval et leurs regards, pleins d’amertume, s’évitant l’un l’autre, en observaient machinalement la crinière flottante. La jeune femme regrettait presque sa décision. Sur le quai de la gare, comme déjà le train s’ébranlait, ils se pressèrent une dernière fois les mains, n’osant s’embrasser.

Puis le poney reprit au pas le chemin du gîte. Son conducteur, à mesure qu’il en approchait, sentait jaillir des pensées nettes, mais désagréables, du fond mélancolique de ses réflexions. N’allait-il pas se retrouver seul avec Denise, endurer sans nul appui, nul dérivatif, le constant reproche de ses yeux ? Un tel souci, à peine formé, lui parut indigne. Mais en vain fit-il appel à toute sa tristesse pour le recouvrir d’un plus noble. C’était comme si, ayant à craindre une agression proche, il s’était préoccupé d’un état morbide susceptible à la longue de l’inquiéter. Les exhortations qu’il s’adressait rendaient un son faux.

Ce lui fut un soulagement, aussitôt rentré, que d’apprendre que sa femme, souffrant d’une migraine, ne descendrait pas pour dîner. Il ne crut pas au malaise une seule minute, mais conclut de son désir de rester chez elle à une timidité qui l’enhardit. Claude vint, en gambadant, le rejoindre à table. L’enfant portait déjà sur toute sa personne comme un signe matériel d’affranchissement. Ses réparties étaient plus vives, ses regards plus droits, ses gestes moins prudents et plus naturels. Le repas terminé, huit heures sonnaient. Georges le conduisit dans son cabinet et lui montra des images pour le distraire. C’était une collection d’estampes satiriques. Le petit garçon s’en amusait sans toutes les comprendre. Il se surprit à lui donner des explications et à sourire quand il battait naïvement des mains. Sa pensée, de temps en temps, fuyait vers Lola, qu’il se représentait allongée sur une banquette grise, ses grands yeux dilatés dans la pénombre, emportée vers le centre à toute vapeur. Assurément, de la tendresse frémissait en lui ; mais aussi, et très vive, la satisfaction de se sentir pour quelques jours maître de ses actes.

L’espèce d’orgueil qu’il en conçut, en le tonifiant, lui rendit un équilibre assez compromis par la perspective d’affronter prochainement Denise. Tout, dans leurs tête-à-tête, lui serait pénible. Mais ce qu’il redoutait en premier lieu, c’était de s’y montrer dans la sotte posture de qui subit une influence exercée de loin. Indépendant, il était prêt à toutes les audaces. Sa personnalité sans lésion pourrait écraser, comme un corps sain peut s’employer à gagner une lutte dans le mépris complet de tout ménagement. Voués d’avance à l’échec pour cette raison, tels coups déconcertants cessaient d’être à craindre. Mais n’était-ce pas grandir Denise et l’estimer trop que de lui accorder l’énergie d’en porter aucun ?

De fait, la malheureuse était confondue. Si Georges avait pu lire dans ses pensées tandis que s’écoulaient les heures de la nuit où leur ménage se retrouvait dans son isolement, il se serait bientôt senti parfaitement tranquille. Etourdie par le départ de l’institutrice, Denise, qui en connaissait à peine la cause et se demandait jusqu’à quel point elle était exacte, s’efforçait d’imaginer avec vraisemblance la péripétie qui suivrait. Elle aurait pu la colorer d’un vague optimisme. Mais tant de déceptions l’avaient éprouvée que sa méfiance, devenue presque maladive, lui faisait craindre un nouveau piège dans tout incident. Ce parti de s’éloigner qu’avait pris Lola ne marquait-il pas le début d’une machination dont la fin, détestable et tournée contre elle, lui apparaîtrait avant peu ? Georges, à son tour, n’allait-il pas déserter la Cagne ? L’incertitude, douloureusement, lui battait les tempes, ainsi qu’une bille longtemps captive et soudain lâchée les parois sonores d’un grelot. Sa situation antérieure était accablante : mais elle l’avait mesurée, la connaissait, et se surprenait, pleine de honte, à la regretter devant les inquiétudes que jetait en elle une conjoncture en apparence faite pour la réjouir.

Son attitude portait l’empreinte de ce désarroi lorsqu’elle reparut devant Georges. Elle donnait l’impression d’une créature qui se sent menacée d’un danger terrible et se demande de quel horizon il va fondre. Ses regards divaguaient, effarouchés, et ses gestes, sa voix, sa physionomie, plus encore qu’à l’ordinaire, manquaient d’assurance. Georges était trop avide de noter ce trouble et s’y attendait d’ailleurs trop pour ne l’avoir pas démasqué au premier indice. L’avantage qu’il lui donnait le mit à son aise. Il affecta une complète liberté d’esprit, se bornant à prévenir par quelque raideur toute tentative d’indiscrétion qui pourrait percer. Ainsi se trouvèrent-ils, dès le premier jour, plutôt affrontés qu’adversaires, chacun gardant pour soi les questions brûlantes qui les auraient jetés l’un sur l’autre. La présence, entre eux, de leur fils leur permettait d’avoir une pensée commune. Ils en tiraient parti sans trop se contraindre.