C’est peut-être un des effets de l’éducation les plus dignes d’être généralement admirés que cette maîtrise de soi qu’elle donne à deux êtres dans les instants les plus critiques de leurs différends. Ils se haïssent, ou se méprisent, ou se soupçonnent, ce leur serait un soulagement que de s’en ouvrir avec une violence étourdie. Mais l’étranger, les domestiques, les enfants sont là. Leur visage se compose par respect d’eux-mêmes, non moins que par souci d’un certain prestige qu’ils doivent exercer autour d’eux. Leurs sentiments tyrannisés s’aigrissent et s’enragent, mais les apparences sont sauvées. Nul ne peut invoquer pour les desservir un spectacle de bassesse qu’ils auraient offert.

A observer une contenance qui fît illusion, à glacer de douceur son amertume et de politesse ses instincts, Denise avait, d’ailleurs, seule un vrai mérite, et encore l’incertitude qui la tourmentait était-elle de nature à le diminuer. De quel point, en admettant qu’elle l’eût osé faire, se serait-elle élancée pour attaquer Georges ? Toute hypothèse n’était-elle pas également plausible ? Le supplier de demeurer s’il comptait rester, d’empêcher que Lola ne revînt chez eux si justement elle n’en avait pas l’intention, c’était s’offrir vaincue d’avance à son ironie. Une réplique l’abattrait, la confondrait, et nul effort ne parviendrait à combler ensuite ce désavantage initial. Elle aurait pu lui demander un éclaircissement : mais la réponse qu’il eût donnée l’aurait engagé, alors qu’en le laissant à ses réflexions elle pouvait, à la rigueur, espérer du temps qu’il les inclinerait vers la sagesse.

Car elle faisait à Elpémor un dernier crédit. Les longues parties de la journée qu’il passait loin d’elle, elle aimait mieux ne pas douter qu’il ne les vécût dans les débats méticuleux d’une crise de conscience. Cependant, aucun remords n’en comblait les vides et elle se méprenait sur leur emploi. Il les laissait fuir dans l’ennui. Quarante-huit heures avaient suffi à le décevoir sur le plaisir qu’il attendait de sa liberté ; il lui semblait s’être réjoui d’une mutilation et il n’aspirait plus qu’à l’heureux moment où il irait à la gare d’Aix recevoir Lola.

Une lettre lui parvint au bout de cinq jours. La jeune femme, sans du reste s’en excuser, expliquait son silence par l’état de santé de Mme Ardant qui lui causait, affirmait-elle, un sérieux souci. Le docteur n’était pas sans inquiétude. Il visitait la malade matin et soir et ne pourrait se prononcer avant une semaine.

Lola se voyait absente pour un mois. Elle en marquait un peu d’humeur tant à cause de Georges qu’à raison des études de son élève qui menaçaient ainsi d’être interrompues. Et elle invitait son amant à la remplacer en consacrant sur ses loisirs, qu’elle savait nombreux, quelques heures par jour à l’enfant. A sa lettre était joint un étroit programme. Il lui était recommandé de s’y conformer.

La perspective de se vouer à instruire son fils, à lui inculquer avec méthode ces notions élémentaires qu’il voyait de haut comme une poussière formant la base de ses connaissances, était plutôt de nature à consterner Georges. Le métier de pédagogue lui semblait ingrat, il en ignorait toute la pratique et ne s’y croyait, au demeurant, aucune aptitude. Mais le ton de la lettre était péremptoire. C’était moins un désir qui s’y exprimait qu’un ordre à exécuter point par point ; et dans les sentiments où le tenait l’absence de Lola, Elpémor trouva plus doux de lui obéir que de suivre les conseils de sa nonchalance.

La fraîche intelligence du petit garçon était d’espèce à stimuler l’intérêt d’un maître. Les fessées et les taloches de sa gouvernante l’avaient, en outre, accoutumé, qu’il s’y plût ou non, à montrer du zèle en toute chose. Georges fut étonné de son attention. Il ne le fut pas moins, dès le premier jour, de l’étendue relative de son savoir, assez poussé déjà sur différents points au lieu d’être borné, comme il le pensait, à la division par deux chiffres et aux récits les plus frappants du règne de Clovis. L’ayant interrogé à bâtons rompus, il constata dans ses réponses une sagacité qu’un certain air, tenu de lui, rendait malicieuse. Toutes les idées qu’il se faisait d’une tête de neuf ans en furent subitement confondues.

Sa curiosité s’excita. Les leçons se donnaient chaque matin chez lui, et elles joignaient à la vertu d’un fond substantiel la séduction du tour le plus familier. Le professeur s’inspirait des réflexions faites pour régler le niveau de son enseignement. Mais parfois, emporté par son sujet, il se laissait aller à des digressions dont il ne s’avisait qu’en regardant Claude, visiblement désemparé et en peine de suivre : c’était alors pour lui un réel plaisir que d’entendre son élève lui poser soudain une question indiquant que, malgré leur aridité, certains points de l’intempestif développement avaient sollicité son intelligence.

— Tu n’es pas, lui disait-il, tout à fait un sot. Je finirai par faire quelque chose de toi !

L’enfant rougissait de fierté et son père, le remarquant, se sentait ému. Ainsi s’établissait le subtil contact grâce auquel, sans peut-être s’aimer plus fort, ils prenaient conscience l’un et l’autre de s’être jusque-là toujours ignorés.