Denise avait noté, presque avec stupeur, ce qu’elle tenait pour une initiative prise par Georges et où elle essayait de trouver la preuve d’un retour à des sentiments plus honnêtes. Claude lui avait bien dit que l’institutrice reviendrait et que son père ne faisait que la remplacer. Mais, malgré tout, elle voulait voir dans sa décision un signe réconfortant d’autorité, premier sursaut de sa nature lasse d’être contrainte, et ensuite elle espérait, toujours chimérique, que la grâce de son fils, agissant sur lui, contribuerait efficacement à sa conversion. Aussi, dès la troisième des séances scolaires, tomba-t-elle, sanglotante, sur son prie-Dieu. La crainte qu’elle avait eue de quelque caprice, à la merci d’une saute d’humeur ou d’une déception, s’était brusquement dissipée. Ce que son mari entreprenait était bien une tâche. Il en avait délibéré et la poursuivrait. Les froids conseils de résignation, de patience, qu’elle avait jadis reçus de l’abbé Crémières et qui, sur le moment, l’avaient indignée, resplendissaient dans sa mémoire comme de saintes paroles dont l’inspiration, lui semblait-il, était évidente. Dieu, qui l’aimait, l’avait choisie pour une grande épreuve, et maintenant, satisfait de sa soumission, allait jeter le repentir au cœur du pécheur. Ce qu’elle savait des procédés que lui prête l’Eglise, de son goût de frapper pour secourir, d’épuiser les âmes par tendresse, s’appliquait trop strictement à son propre cas pour que son sens mystique n’en fût pas ému. Elle oubliait toutes ses souffrances, se voyait comblée. Son ancien désespoir, encore palpitant, s’exhalait en reconnaissance vers le Ciel.
Simple comme elle l’était, une évolution morale de cette importance devait se traduire chez elle physiquement. L’effet fut immédiat et des plus sensibles. Georges même, qui pourtant ne l’observait guère, fut surpris de la voir se transformer comme si, par un prodige, d’une journée à l’autre, elle avait perdu toute mémoire. Ses façons, naturelles sans aucun effort, semblaient n’attendre que d’y être invitées d’un mot pour glisser de l’aisance à l’enjouement. Son visage s’était vraiment dépouillé d’un masque. Jusqu’aux ornements de sa toilette qui, disposés non par devoir mais par coquetterie, prenaient de ce chef une grâce nouvelle et attestaient éloquemment son désir de plaire.
Un phénomène aussi subtil, en un tel moment, ne pouvait s’expliquer que par une méprise. Georges eut vite fait de l’attribuer à sa cause exacte. Et il écrivit à Lola ce qu’il en était. Il espérait la troubler dans sa quiétude et, par le jeu d’une jalousie qu’il pensait extrême, bien que jamais elle ne se fût aucunement trahie, lui inspirer le désir de rentrer bientôt. Elle lui répondit sans s’émouvoir qu’elle comptait sur lui pour enlever à Denise toute illusion et qu’il lui suffirait, au surplus, de rosser son fils pour qu’elle reprît aussi vite qu’elle l’avait perdu le sentiment des réalités inflexibles.
Cette dernière suggestion déplut à Georges. Elle révélait chez sa maîtresse d’assez bas calculs et surtout un instinct qu’il flattait plutôt en le qualifiant jusque-là de sévérité. Aussi bien commençait-il à trouver étrange qu’elle prétendît ne pouvoir assujettir Claude sans user de violence envers lui. En admettant que sa cervelle fût un peu légère, son caractère ombrageux, parfois têtu, ne témoignait-il pas d’une intelligence assez vive pour accepter d’être conduit par le raisonnement ? Le battre à tout propos n’était pas utile. Et son mécontentement se doublait du fait que Lola, personnellement, le laissait dans ombre, ne semblant ni pressée de revenir, ni sensible à la délicatesse de sa position.
Comme tous les égoïstes, Elpémor ne commençait à juger quelqu’un que lorsqu’il avait à s’en plaindre. Jusque-là, les apparences qui s’offraient à lui suffisaient à satisfaire sa curiosité. Tant que Lola, même le brimant et l’asservissant, était restée dans ses rigueurs proche et saisissable, il n’avait arrêté sa pensée sur elle que pour lui accorder toutes les perfections. Désappointé, sans nul recours, sans espoir précis, il se fit dans son esprit un travail contraire au cours duquel les tares morales qu’il lui découvrait prirent aussitôt figure de difformités.
Par un effet de son caractère incertain, ses plus violents désirs n’étaient pas tenaces et tous ses sentiments portaient l’empreinte d’une frivolité incurable. Sa mollesse, au surplus, haïssait la lutte. Nul bonheur, pour si grand, si complet qu’il fût, ne lui paraissait justifier un sérieux effort, notamment s’il devait et le donner seul, et prendre ensuite la peine d’y persévérer. Le départ de sa maîtresse l’avait confondu. Il avait été suivi d’une semaine pénible. Tout son être, sans répit, se tendait vers elle, parce qu’alors il ignorait en la réclamant si quatre jours s’écouleraient sans qu’elle lui revînt. Quand il comprit que malgré sa propre impatience aucune concession ne lui serait faite par l’absente sur la date de retour qu’elle s’était fixée, il tomba dans une sorte d’indifférence que ne réussissaient à secouer que passagèrement les lettres tonifiantes qu’il recevait d’elle.
Aussi supporta-t-il sans mauvaise humeur la nouvelle attitude de Denise, d’autant plus ferme en ses espoirs les moins raisonnables qu’elle ne s’y voyait pas contrariée. La constater, en mesurer les effets possibles, c’était comme une vengeance qu’il se donnait de l’abandon où sa maîtresse le laissait languir. Il était d’avance convaincu qu’elle n’aurait sur lui aucune prise, mais jouissait malicieusement de frôler un piège dans lequel, à la rigueur, il aurait pu choir.
Les journées du petit Claude s’écoulaient heureuses. Entre son père, qui tous les matins l’instruisait, et sa mère, qui le reste du temps le quittait à peine, il reprenait une confiance illimitée dans le destin que la vie réserve aux enfants. Plus de réprimandes, plus de coups, et surtout, ce qui peut-être était le meilleur, plus de cette surveillance toujours agressive multipliant en travers de ses fantaisies les interdictions arbitraires ! Il lui était permis de courir et de prendre chaud, de déchirer ses tabliers, de grimper aux arbres, de jouer à des jeux salissants, de tomber. En un mot, il respirait et se sentait libre. Quand il venait de commettre quelque sottise et relevait la tête, consterné, il était sûr de ne pas voir, attaché sur lui, la fixité d’un froid regard chargé d’une menace.
Denise pourtant faisait effort pour lui imposer. Elle avait fini par comprendre que les anciens reproches de son mari sur la façon dont elle se comportait envers Claude n’étaient pas uniquement inspirés par la malveillance. Et surtout, se croyant observée, elle ne voulait donner prise à aucune critique. Mais au contrôle qu’il lui fallait exercer sur elle pour témoigner d’une sévérité suffisante, quelle merveilleuse compensation ne trouvait-elle pas dans le bonheur d’être seule à soigner son fils, de pouvoir l’embrasser à toute heure du jour, l’admirer avec passion, bien que secrètement, jusque dans les écarts qu’elle blâmait tout haut ! Animé par le dépit ou l’ardeur au jeu, il lui faisait l’effet d’un jeune lion : et l’aveugle soumission qu’elle montrait au père lorsqu’ils vivaient encore en étroit contact, elle en retrouvait dans son cœur tous les éléments pour les incliner vers l’enfant.
Le partage de celui-ci ne pouvait durer sans provoquer entre elle et Georges une légère détente. Pour la première fois, réellement, depuis leur union, un intérêt commun les rapprochait. Car ils n’avaient goûté de même, au cours des années, ni l’amour dispensé, ni l’amour reçu, ni l’émotion que leur avait causée la naissance d’un fils, ni aucune des contrariétés et des joies que déterminent dans le ménage le moins agité les menues surprises de la vie. Ces réactions, chez Denise toujours profondes, n’étaient chez son mari que superficielles, ou alors les affectaient si différemment que tout échange de sentiments les déconcertait.