Collaborant avec cœur à un noble ouvrage, ils conçurent d’abord l’un pour l’autre l’estime pleine de réserve et parfois jalouse de deux artisans consciencieux. Puis leurs rapports se colorèrent de quelque confiance. Claude, aux repas, de satellite, devint un centre autour duquel gravitait la conversation. Denise en faisait surtout les frais, mais Georges, que d’ailleurs elle n’ennuyait pas, se laissait souvent entraîner. Il avait aussi ses jours de mauvaise humeur où, retombé dans le silence et le front maussade, il ne répondait à sa femme que du bout des lèvres : celle-ci, alors, ne doutait pas que, le matin même, il n’eût reçu directement des mains du facteur une de ces lettres parfumées d’une odeur violente qu’elle avait surprises par deux fois.
Son courage, cependant, demeurait uni. Incapable, en admettant qu’elle l’eût voulu faire, de peindre par le style avec relief, elle était loin de soupçonner la forte influence que peut avoir sur le cerveau d’un intellectuel le choix d’une épithète ou le tour d’une phrase. Autant elle ignorait la passion perverse, autant ses moyens et leurs effets. Pour elle, une correspondance était un jeu, sans doute en l’espèce abominable, mais, à tout prendre, aussi futile qu’un échange de fleurs entre deux adolescents contrariés. L’institutrice devait écrire qu’elle se morfondait, et Georges lui répondre sur le même ton. Qu’à cela se joignissent des conseils d’une part, de l’autre des promesses plus ou moins vives, c’était inoffensif et comptait à peine auprès des réalités mortifiantes qu’elle avait dû subir pendant plusieurs mois.
Elle était encouragée à penser ainsi par le peu de durée des instants moroses qu’elle constatait chez son mari lors de chaque rechute. Il s’habituait visiblement à sa privation. Comme elle voulait se persuader qu’il n’en souffrait plus, elle épiait sur son visage et dans ses manières le premier symptôme d’une détente, et plus il était prompt à le donner, plus elle se sentait fortifiée dans sa conjecture. Aussitôt, comme un oiseau que l’ombre a fait taire et que la prime aurore incite de nouveau à chanter, elle reprenait son babillage de mère vigilante, se hâtait de rétablir l’harmonieux courant. Certains jours lui apportaient quelque récompense. Tantôt, à l’issue du repas, Georges, au lieu de se lever automatiquement, continuait avec elle la conversation commencée, tantôt, la rencontrant sur la terrasse, il lui adressait la parole et passait un court instant en sa compagnie. Charités insignifiantes et pourtant précieuses qu’elle recevait avec une reconnaissance exaltée ! La plus menue contribuait à l’enhardir. Ses yeux, naturellement, se portaient sur Claude, et elle croyait voir, comme une lumière, étinceler autour du front de l’enfant joyeux le commun bonheur retrouvé. A ces minutes, elle frémissait de toutes les audaces. Il lui semblait, tant était grande sa confiance en elle, que la plus aventureuse, la plus téméraire, la plus folle, ne pourrait ni blesser Georges, ni même le surprendre.
Elle lui dit un soir :
— Telle que nous la menons tous les trois depuis quelque temps, ne trouves-tu pas, mon ami, que la vie est bonne ?
Georges la regarda, un peu interdit. Il répondit en tirant sur sa cigarette :
— La sagesse est de s’en accommoder telle qu’elle est.
— Ce n’est pas toujours facile ! observa Denise.
Elle parut réfléchir quelques instants et ajouta d’une voix très basse, avec émotion :
— Cependant, je suis sûre qu’on y parviendrait si certaines gens ne vous la gâtaient à plaisir…