— Il ne faudrait pas l’oublier ! J’ai pu mettre mon bonheur et mon orgueil même à m’y effacer derrière toi. Je ne demande qu’à continuer, si tu le permets. Mais si, dans ta fureur, sans égards pour nous, tu t’es juré de déshonorer cette maison, je saurai me souvenir qu’elle m’appartient.

— C’est cela ! jeta-t-il d’une voix stridente. Et que j’y vis depuis dix ans grâce à tes largesses !

— Georges, comment peux-tu me parler ainsi ?

— C’est un droit que ton argent ne me retire pas ! Me prends-tu pour un sot, poursuivit-il, s’excitant à mesure qu’il savait plus fausses les accusations qu’il portait, et crois-tu que je me fasse la moindre illusion sur tes sentiments véritables ?

— Je n’en ai pas de deux espèces, répliqua Denise. Tout le dévouement, tout l’amour que je puis offrir vous ont toujours appartenu à Claude et à toi.

— Air connu ! dit-il.

Et il feignit, se renversant, la main gauche levée, de pincer les nerfs d’une guitare.

Mais déjà la colère renaissait en lui.

— Mieux vaut, d’ailleurs, une fois pour toutes, découvrir nos âmes et nous expliquer brutalement ! A l’origine de notre union, tu le sais comme moi, il n’y a eu que ton désir et ma pauvreté. Celle-ci craignait la lutte, et elle s’est vendue. Depuis lors, me considérant comme ton bien, indifférente à ma froideur la moins déguisée, tu ne t’es jamais plus occupée de mes aspirations, de mes goûts, que de ceux d’un animal domestique mangeant à sa faim. N’avais-tu pas donné l’argent pour me rendre heureux ? Etait-ce ta faute si, capricieux, bâti comme personne, j’estimais insuffisants, même offerts par toi, les plaisirs de la digestion et du lit ? On ne tient pas, pendant dix ans, le rôle de victime avec un naturel plus parfait ! A te voir n’opposer à mes impatiences que résignation, que douceur, moi-même j’avais fini par me croire un monstre. Mais aujourd’hui que la chaîne te paraît tendue, craignant tout à coup qu’elle ne se rompe, tu renonces violemment à l’hypocrisie : alors tu sais te redresser, me montrer la niche, et le seul mot que t’inspire la situation est pour me rappeler ma dette envers toi !

Denise écoutait atterrée. A chacun des outrages qui se succédaient, elle se sentait plus incapable de dire un mot pour en arrêter l’effusion. Par l’altération de son visage, le son de sa voix, son mari lui faisait l’effet d’un fou. Elle était pénétrée d’une douleur immense ; mais, dilatés par la stupeur, ses yeux restaient secs, et ses traits, comme si son cœur eût cessé de battre, n’accusaient aucune réaction.