Cependant, par prudence, la servante sortie, elle traversa de nouveau le corridor, alla fermer intérieurement la porte de Claude, puis condamna la sienne et en prit la clé.

— Ainsi, dit-elle en revenant, nous serons tranquilles !

Elpémor ne parut pas avoir entendu. De son armoire à glace largement ouverte, il tirait une par une les pièces de son linge et les apportait sur son lit. Ses gestes, sa démarche et son expression trahissaient un mécontentement résigné. Lola s’en rendit compte aussitôt assise, attribua sans hésiter cet état d’esprit à l’excessive intransigeance dont elle faisait preuve et pensa un instant à relâcher Claude. Mais elle se dit qu’une concession serait mal venue, l’autorité qu’il lui faudrait dans les dernières heures ne pouvant qu’en être ébranlée. Alors, elle essaya, pour le ressaisir, d’intéresser son amant à leur vie future : le choix qu’elle savait faire de certains détails la parait d’un lustre attrayant.

Rien, cependant, ne parvenait à captiver Georges. Les paroles bourdonnaient à ses oreilles sans lui donner plus de confiance ou de soulagement que n’en aurait produit un vol d’abeilles d’or. Dans son esprit dégagé d’un épais brouillard, net comme un paysage en plein soleil, des pensées trop sérieuses s’opposaient aux mots pour qu’il fût en leur pouvoir de les disperser. La vue de Claude avait été le rayon soudain grâce auquel s’était faite, un quart d’heure plus tôt, cette illumination intérieure. Elle avait, en l’indignant, réveillé en lui son principal grief contre Lola. Qu’un enfant qu’il savait vif, plein d’intelligence, par animosité ou par caprice, fût injustement maltraité, n’était-ce pas le méfait d’une âme si perfide qu’on la pouvait croire de plain-pied avec toutes les ruses ? Et, pour la première fois, timidement encore, il soupçonnait sa maîtresse de duplicité, commençait à discerner la part de l’intrigue dans le drame, patiemment agencé par elle, dont le dénouement approchait. Certes, son amour même n’était pas atteint. Mais, par l’effet révélateur d’un louche incident éclairant de biais certaines ombres, la partie égoïste de sa nature subissait une crise de confiance. « Réfléchissons, se disait-il, car, en somme, où vais-je ? Un parti tel que celui qu’on m’incite à prendre suppose une passion partagée. Ce n’est qu’en plein accord de dévouement que nous surmonterons des difficultés dont les premières nous attendent à deux pas d’ici. Que Lola se dérobe, son but atteint, qu’elle me laisse seul aux prises avec une vie dure, se bornant à me témoigner qu’elle en souffre et à me reprocher aigrement mes efforts stériles, quel bonheur pourrai-je goûter en sa compagnie ? Non-seulement elle me rendra l’existence amère, mais encore je finirai par me lasser d’elle. Combien alors je maudirai mon emportement ! » Ainsi raisonnait-il, supputant ses risques. Et à mesure qu’il découvrait dans son lot futur de nouveaux motifs d’inquiétude, il se prenait parallèlement à faire plus grand cas des biens qu’il s’apprêtait à lui sacrifier. Sa maison lui paraissait un séjour exquis. Certaines images dont sa mémoire conservait l’empreinte y brillaient d’un éclat singulièrement frais.

Il obéissait malgré tout. Partagé, taciturne et pourtant docile. De même qu’un jeune cheval dompté par la bride finit par la subir sans lutter contre elle, il frémissait de se sentir à ce point mâté, mais se soumettait à l’entrave. Le courage lui faisait défaut pour la rompre et la certitude, profonde en lui, que toute tentative échouerait n’était pas de nature à lui en donner. De plus, enfin conscient de sa turpitude, à supposer que par un prodige d’énergie il parvînt à briser le funeste frein, il tenait pour désormais frappé d’impuissance tout moyen dont il viendrait à vouloir user pour se rapprocher de sa femme. Celle-ci pardonnerait, mais n’oublierait pas. Affaibli par le temps, d’autres soucis, le souvenir de l’outrage essuyé par elle resterait toujours assez fort pour s’interposer rigoureusement entre sa fierté et ses impulsions les plus vives. Et il se voyait, en conséquence, menant à la Cagne une existence tolérée plutôt que chérie, à jamais victime de sa faute, vieillissant dans une sorte de quarantaine.

Autant valait courir jusqu’au bout la chance ! Certains défilés noirs d’aspect, plus rébarbatifs à mesure que l’on s’y enfonce, aboutissent à des paysages lumineux. La conduite de sa maîtresse lui semblait indigne, mais n’en tirait-il pas de fausses conclusions, et un intérêt passionné, pour garder ses droits, se fait-il faute de recourir à toutes les bassesses ? Au pis-aller, dans le choix qui s’offrait à lui, Lola représentait l’élément douteux préférable à une déprimante certitude. En outre, elle était là, elle ordonnait. Elle était donc en même temps le parti facile. Son regard aurait brisé toute hésitation. Il n’était pas jusqu’à la musique de ses phrases, déconcertant la volonté par sa douceur même, charmant à la longue les scrupules, qui ne rendît l’obéissance à peu près fatale.

Quand ils retournèrent dans la chambre de la jeune femme, le bagage de Georges était prêt. L’institutrice alla délivrer Claude. Alors ils se trouvèrent réunis tous trois et l’atmosphère entre eux devint si pesante que l’enfant fut invité, au bout d’un instant, à se retirer avec ses jouets dans la pièce voisine.

Tout n’était que silence dans la vieille maison. A peine, de loin en loin, montait-il de l’office un bruit de vaisselle ou celui du hachoir pilant une viande. Lola, pour se donner une contenance, avait tiré de son sac à main un ouvrage auquel elle travaillait sans lever les yeux. L’attention qu’elle y prêtait ne l’empêchait pas de parler, mais elle aimait mieux, par prudence, éviter le regard de son amant, persuadée que du choc de leurs prunelles pourrait soudain jaillir l’incident banal qui compromettrait tout l’acquis. Arrivée à ce point de la phase critique où il semblait qu’il n’y eût plus qu’à prendre patience pour la voir se résoudre heureusement, elle éprouvait, la figure chaude et les mains nerveuses, un peu de l’émotion d’une danseuse de corde dont l’existence est à la merci d’un faux pas.

Son sourire déguisait mal cette appréhension, et chaque minute qui s’écoulait la rendait plus vive.

Le soir commençait à tomber. Georges, près d’une fenêtre, accoudé nonchalamment au bras d’un fauteuil, se sentait pénétré d’une tristesse affreuse. Il comprenait que derrière lui s’effaçait un monde, voyait approcher l’heure du départ et ne pouvait s’accoutumer à l’idée de quitter son fils.