De la campagne environnante montaient des bruits clairs, jaillissaient, les couvrant, de rauques appels, comme si, des quatre points de son horizon, s’entre-croisaient les voix brisées d’un immense adieu. « Mon dernier crépuscule ! pensa-t-il en se laissant aller à l’alanguissement. Peu de chance que jamais j’en puisse voir un autre descendre sur ma terre et sur mes arbres ! Ai-je été malheureux dans cette demeure ? Et ne serait-ce pas, d’aventure, une félicité trop unie que j’aurais confondue avec l’infortune ? » Les paroles de sa maîtresse, occupée à coudre, tintaient monotones, abondantes, continuaient à l’étourdir comme un bourdonnement. La pensée de Claude l’accablait. Il inspectait le ciel d’un regard tenace, en homme qui s’attend presque à y lire un signe.

Le gris de l’ombre y refoulait toute la gamme des roses. Rien n’était plus apaisé que ce firmament, plus propre à baigner l’âme de sérénité. Cependant, à quelques fenêtres de la sienne, d’autres yeux le contemplaient avec désespoir.

Denise, littéralement, se sentait mourir. L’avis jeté par son mari, son furieux départ, puis le refus qu’elle lui prêtait de lui rendre Claude, la surprenant en pleine agonie morale, l’avaient poignardée coup sur coup. A la troisième de ces dures péripéties, comme un assassiné, dans une convulsion, trouve encore le moyen d’allonger les bras, elle n’avait fait qu’un bond jusqu’à sa porte. Puis elle était restée sur place, le bouton en main. La pensée d’apparaître à l’horrible couple, la perspective de se heurter à son entêtement et de se retirer sous un outrage l’avaient, dans un éclair, glacée d’épouvante. Et elle était revenue à sa chaise longue.

Là, son esprit avait pu bouillonner à l’aise. Car on ne saurait désigner par un autre mot la nature du travail qui s’y était fait. Toute sa vie, son mariage, la naissance de Claude, sa sourde mésentente avec Elpémor, l’abandon progressif de celui-ci, enfin l’arrivée de Lola et les cruelles étapes de son calvaire, se présentaient à elle en traits fulgurants, lui donnant à déplorer avec la même fougue ses emportements d’amoureuse, ses mortelles négligences d’épouse honnête et son manque de fermeté envers l’intrigante. Par-dessus tout, un remords lui rongeait le sein comme une goutte d’acide une brûlure : celui d’avoir été une mère timide. Pour s’être dessaisie sur une injonction du plus personnel de ses droits, il fallait que son devoir lui eût fait bien peur ! Dieu l’en punissait terriblement !

Et ne la frappait-il que pour ce motif ? Quel bonheur avait-elle pu sincèrement attendre d’une union contractée malgré son père ? Elle se le demandait avec amertume, mais sa douleur, sollicitée par d’autres objets, ne s’arrêtait pas sur ce point : tout au plus l’effleurait-elle pour gagner en force, comme un sauteur, du bout du pied, la planche élastique.

Le présent l’accablait, le futur surtout dont la face incertaine et toujours affreuse la faisait gémir d’épouvante. Ainsi, Georges, gagné, s’apprêtait à fuir ! Entre tant de délicats, de précieux trésors, éprouvés par une expérience de dix ans, et les promesses perfides d’une aventurière, c’était les promesses qu’il choisissait ! Quelques heures, et de son long séjour de maître obéi il ne resterait à la Cagne que les vestiges ! Son pas aurait cessé d’en frôler les dalles, sa mélancolie d’en parfumer le discret silence ! Que deviendrait-elle avec Claude ? Quelle existence frileuse connaîtraient-ils, cernés dans leur amour par le chagrin et gênés comme un corps amputé d’un membre ? Et comment, elle si chétive, encore affaiblie, parviendrait-elle sans auxiliaire à guider l’enfant ? Lorsqu’elle tentait de concevoir leur état prochain, elle pensait invinciblement à deux arbres, inégaux par la force et la hauteur, perdus l’un contre l’autre au milieu d’une plaine et résignés, quand l’ouragan ne vient pas les tordre, à subir une averse ininterrompue. Alors, se détendant, elle fondait en larmes.

Une pendule, auprès d’elle, sonnait les heures. C’était la même qui mesurait ses longues insomnies. Quelque tendresse avait fini par la lier à ce frêle objet, confident presqu’animé de toutes ses souffrances. Elle le consultait par instants. Il lui tardait immensément de revoir son fils. A sept heures, elle s’inquiéta. Un peu plus tard, la femme de chambre, venue aux ordres, l’informa que l’enfant se mettait à table avec Mademoiselle et Monsieur.

La violence de sa peine en fut accrue, car elle dut rapprocher de son abandon les sentiments qui persistaient dans le cœur de Georges. C’était donc elle seule qu’il fuyait ! Toujours attaché à son fils, il aimait mieux se mutiler dans cette affection que d’endurer plus longtemps sa présence, à elle ! Quelle disgrâce lui valait d’être ainsi maudite ? Elle ne se révoltait plus, ne s’indignait plus, mais pleurait abondamment et silencieusement dans son bras replié sur ses yeux. L’ombre, autour d’elle, s’épaississait sans qu’elle y prît garde. Il se fit quelque rumeur dans le vestibule, de confuses répliques s’échangèrent, puis des pas résonnèrent dans l’escalier. Le repas avait pris fin, Claude allait venir. Elle eut encore le courage d’essuyer ses larmes et de se jeter sur la figure un nuage de poudre.

Un quart d’heure s’écoula. Denise, angoissée par les ténèbres, avait allumé près de son lit une petite lampe basse. Et elle ne quittait plus du regard la porte, persuadée à tout instant qu’elle allait s’ouvrir. Mais que l’absence de Claude se prolongeait donc ! L’oreille attentive au moindre bruit, elle en avait surpris d’à peine perceptibles et, à chacun, le cœur stoppé, tous les nerfs tendus, avait pensé que les amants libéraient son fils. D’autres minutes passèrent, un nouveau quart d’heure, ensuite un temps qu’elle mesura seconde par seconde sans en contrôler la durée. Soudain, neuf coups tintèrent à l’église de Luynes. Elle remarqua qu’un profond silence s’était fait, que toute l’aile gauche de la maison paraissait dormir.

— Je dois me tromper, murmura-t-elle ; Georges ne se couche pas à cette heure-ci et Claude serait venu me dire bonsoir…