Cependant elle éprouvait un malaise physique qui n’était pas la courbature que donne le chagrin.
Sa pensée s’acheva dans un cri d’horreur. Dressée d’un bond, les yeux hagards, les bras étendus, elle voulut faire un pas, se sentit fléchir, et retomba lourdement sur sa chaise longue.
Foudroyante et dévorante, tangible et totale, comme un serpent jaillit d’un buisson d’épines et ne se laisse apercevoir, tant l’attaque est prompte, que déjà roulé sur sa proie, la certitude venait de surgir en elle qu’elle s’était abusée jusqu’à présent, que le fond vu de son malheur n’était qu’une surface par rapport au fond réel qu’elle touchait enfin, que Georges s’apprêtait à lui ravir Claude, que Lola, vindicative, l’y encourageait, qu’ils le tenaient séquestré par précaution et qu’ils l’emmèneraient avec eux le matin suivant.
Jamais comme à cette heure, dans cette solitude, elle n’avait eu le sentiment de son impuissance. Et elle pensa, juste le temps de maudire la Cagne, au secours qu’elle aurait trouvé dans une ville. Ici, toute tentative courait à l’échec. Occuper l’escalier, barrer la porte, se jeter sous la voiture quand elle partirait, autant de moyens propres à retarder, non à faire échouer l’entreprise. Celle-ci, pour elle, avait l’audace et surtout la force. Brusquement, son mari lui fit horreur : n’était-ce pas lui qui réduirait ses dernières défenses et permettrait à l’attentat de se consommer ?
Denise le vit dressé contre elle, lui tordant les mains, l’écrasant du genou contre une muraille, opposant aux vains efforts de son désespoir son brillant visage impassible. Elle se représenta son âme à nu comme un fumier pestilentiel où grouillaient des larves. Derrière ce personnage présumé conduit, longtemps l’objet, malgré ses fautes, de tant d’indulgence, et qu’elle venait d’apercevoir sous les traits d’un monstre, même celui de Lola disparaissait : sa grimace était marquée de moins d’infamie.
Il ne reprit toute sa valeur qu’un instant après, lorsque, distraite et détournée du souci d’elle-même, sa pensée s’arrêta sur le sort de Claude. Et sa fureur, alors, devint si grande que toute sa personne en trembla. Une femme peut condamner, détester un homme, sa passion est incomplète, elle ne hait qu’une femme. Car ce n’est que de son sexe, au fond méprisé, que lui paraît pouvoir jaillir dans sa plénitude une ignominie sans excuse. Denise en fit l’épreuve par son propre état, par l’espèce de cauchemar qui s’empara d’elle et la précision du désir qu’elle sentit monter. Un décor se forma, qu’elle ignorait. C’était celui d’un salon bleu donnant sur un parc, décoré de miroirs et de tableaux, où sa rivale se prélassait dans des robes de prix. Le regard de l’impudente se fixait sur Claude qu’on apercevait dans un coin. Une cruelle colère y flambait. L’enfant pâlissait, terrorisé. Et Denise, folle de douleur, voyait clair en lui : comme des oiseaux d’un arbre où l’on jette une pierre, le souvenir et le regret d’une enfance heureuse s’enfuyaient de ses réflexions à tire-d’aile, tandis qu’il s’abattait, proférant un cri, sous le coup sifflant d’une cravache.
Brusquement elle se leva, ouvrit un tiroir, y remua des écrins d’une main fiévreuse, en retira le pistolet à crosse noire et plate qu’elle avait reçu de son père.
La voici dans le corridor. Elle marche vite. Ses doigts, pourtant, suivent la muraille pour guider son pas. Au fond de l’ombre, à gauche, assez loin d’elle, un rai de lumière souligne une porte. C’est vers cette clarté qu’elle se dirige.
Avant d’ouvrir, elle se tapit contre le chambranle ; retenant sa respiration, elle écoute.
Elpémor, à cette minute, disait à Lola :