Au reste, Jefferson lui-même fournit des armes pour le combattre dans sa réponse à Raynal, qui reprochait à l'Amérique de n'avoir pas encore produit des hommes célèbres. Quand nous aurons existé, dit le savant Américain, en corps de nation aussi long-temps que les Grecs, avant d'avoir un Homère, les Romains un Virgile, les Français un Racine, on sera en droit de montrer de l'étonnement: de même pouvons-nous dire, quand les Nègres auront existé dans l'état de civilisation aussi long-temps que les habitans des États-Unis, avant de produire des hommes tels que Franklin, Rittenhouse, Jefferson, Madison, Washington, Monroë, Waren, Bush, Barlow, Mitchil, Ramford, Barton, le Virginien, qui a fait l'English Spy, l'auteur de l'adresse aux armées à la fin de la guerre de la révolution, qu'on a surnommé le Junius Américain, etc., etc., et trente autres que je pourrois citer[76], on aura quelque de croire qu'il y a chez les Nègres absence totale de génie. «Eh comment le génie pourroit-il naître au sein de l'opprobre et de la misère, quand on n'entrevoit, dit Genty, aucune récompense, aucun espoir de soulagement[77]»! Après avoir combattu, dans Jefferson, une erreur de l'esprit, je ne quitterai pas ce sujet sans rendre hommage à son coeur. Par ses discours et ses actions, comme président et comme citoyen, il a provoqué sans relâche la liberté, l'instruction des esclaves, et tous les moyens d'améliorer leur existence.
Note 76:[ (retour) ] L'aurore des beaux arts en Amérique s'annonce d'une manière brillante. West, Copely, Vanderlyn, Stewart, People, Allsion sont comptés au rang des peintres distingués. Des femmes même sont entrées avec succès dans la carrière littéraire. Mme de Waren, qui vient de donner son Histoire de la révolution américaine, Mlle Hannah Adams, qui entre autres ouvrages a publié La Vérité et L'Excellence du Christianisme prouvées par les écrits des laïcs, etc. Cette énumération est déjà une réponse victorieuse aux rêveries de Paw, sur l'infériorité de talens des citoyens du nouveau Monde.
Note 77:[ (retour) ] V. Influence de la découverte de l'Amérique, p. 167.
Dans la plupart des régions africaines, la civilisation et les arts sont encore au berceau. Si c'est parce que les habitans sont Nègres, expliquez-nous pourquoi les hommes blancs ou cuivrés des autres contrées sont restés sauvages, et même anthropophages? Pourquoi, avant l'arrivée des Européens, les hordes errantes et vivant de chasse de l'Amérique septentrionale, n'avoient pas même passé au rang des peuples pasteurs? Cependant on ne conteste pas leur aptitude, ce qu'on ne manqueroit pas de faire, si jamais on vouloit établir la traite chez eux: tenez pour certain que la cupidité trouveroit des prétextes pour justifier leur esclavage.
Les arts sont files des besoins naturels ou factices. Ceux-ci sont à peu près inconnus en Afrique; et quant aux besoins de se nourrir, se vêtir, s'abriter, ces derniers sont presque nuls, à raison de la chaleur du climat; le premier, très-restreint, est d'ailleurs facile à satisfaire, parce que la nature y prodigue ses richesses; les relations récentes ont grandement modifié l'opinion qui, aux contrées africaines, n'attachoit guères que l'idée de déserts infertiles. James Field Stantield, dans son beau poëme intitulé: La Guinée, n'a été, à cet égard, que l'écho des voyageurs[78].
Note 78:[ (retour) ]
V. The Guinea Voyage a poem, in 3 books, by James Field Stanfield, in-4°, London 1787. On me saura gré de citer le début du second livre.
High where primeval forests, shade the land
'And in majestic solemn order stand
A sacred station raises now it seat
O' er the loud stream that murmur at its feet
Of Niger rushing thro' the fertile plains
Swelled by the cataract of Tropic rains
Long' ere surcharged his turgid flood divides;
To burst an Ocean in three thundering tides.
La religion chrétienne est un moyen infaillible de propager et de maintenir la civilisation; c'est l'effet quelle a produit et quelle produira partout. C'est par elle que nos ancêtres, Gaulois et Francs, cessèrent d'être barbares, et les bois sacrés ne furent plus souillés par les sacrifices de sang humain. Par elle se répandirent les lumières dans cette église d'Afrique, autrefois l'une des portions les plus brillantes de la catholicité. Quand la religion abandonna ces contrées, elles furent replongées dans les ténèbres. L'historien Long, qui s'efforce de persuader que les Nègres sont incapables de s'élever aux hautes conceptions de l'esprit humain, et qui se réfute lui-même dans plusieurs endroits de son ouvrage, comme on le fera voir, entr'autres, à l'article de Francis Williams; Edouard Long reproche aux Nègres de manger des chats sauvages, comme si c'étoit un crime, et qu'on n'en mangeât pas en Europe; d'être livrés à des superstitions[79], comme si l'Europe n'en étoit pas infectée, et surtout la patrie de cet historien. On peut voir dans Grose, la longue et ridicule énumération d'observances superstitieuses des protestans anglais[80].
Note 79:[ (retour) ] V. Long, t. II, p. 420.
Note 80:[ (retour) ] A Provincial glossary with a collection of local proverbs and popular superstitions, by Francis Grose, in-8°, London 1790.
Si le superstitieux est à plaindre, du moins il n'est pas inaccessible aux notions saines. De fausses lueurs peuvent disparoître à l'éclat de la lumière; on peut l'assimiler à une terre dont la fécondité, selon qu'elle est négligée ou cultivée, produit des plantes vénéneuses ou salutaires; au lieu qu'un sol frappé de stérilité absolue, pourroit être l'emblème de quiconque professe l'abnégation de tout principe religieux. La croyance d'un Dieu, rémunérateur et vengeur, peut seule garantir la probité d'un homme qui, soustrait aux regards, de ses semblables et n'ayant pas à redouter la vindicte publique, pourroit impunément voler ou commettre tout autre crime. Ces réflexions amènent la solution du problème tant de fois discuté: Quel est le pis de la superstition ou de l'athéisme? Quoique chez bien des gens la passion étouffe le sentiment du juste et de l'honnête, en thèse générale peut-on balancer sur le choix entre celui à qui, pour être vertueux, il suffit de se conformer à sa croyance, et celui qui a besoin, pour n'être pas fripon d'être inconséquent à son système.