Barrow attribue la barbarie actuelle de quelques contrées d'Afrique, au commerce des esclaves. Pour s'en procurer, les Européens y ont fait naître, et ils y perpétuent l'état de guerre habituelle; ils ont empoisonné ces régions par l'accumulation de tous les genres de débauche, de séduction, de rapacité, de cruauté. Est-il un seul vice dont ils ne reproduise journellement l'exemple sous les yeux des Nègres apportés en Europe, ou transportés dans nos colonies? Je ne suis pas surpris de lire dans Beaver, certainement ami des Nègres, et qui dans son African memoranda se répand en éloges sur leurs vertus natives et leurs talens: «J'aimerois mieux introduire chez eux un serpent à sonnettes, qu'un Nègre qui auroit vécu à Londres[81]». Cette phrase exagérée, et qui n'est pas un compliment flatteur pour les Blancs, indique ce que deviennent des individus à qui on inculque tous les genres de dépravation, sans leur opposer un seul frein qui en amortisse les funestes résultats.
Homère assure que quand Jupiter condamne un homme à l'esclavage, il lui ôte la moitié de son esprit. La liberté conduit à tout ce qu'ont de sublime le génie et la vertu, tandis que l'esclavage les étouffe. Quels sentimens de dignité, de respect pour eux-mêmes peuvent concevoir des êtres considérés commel589 le bétail, et que des maîtres jouent quelquefois aux cartes ou au billard, contre quelques barils de riz ou d'autres marchandises? Que peuvent être des individus dégradés au-dessous des brutes, excédés de travail, couverts de haillons, dévorés par la faim, et pour la moindre faute déchirés par le fouet sanglant d'un commandeur?
Note 81:[ (retour) ] V. African memoranda, relative to an attempt to establish a british settlement in the Island of Boulam, by captain Phylips Beaver, in-4°, London 1805. I would rather carry thither a rattle snake, etc., p. 897.
L'estimable curé Sibire qui, après avoir missionné avec succès en Afrique et en Europe, est actuellement, comme tant de dignes prêtres, repoussé du ministère par des fanatiques; Sibire dit, en se moquant des colons, «Ils ont fait des descriptions bizarres de la béatitude de leurs Nègres, et sous des couleurs si riantes, si aimables, qu'en admirant leurs tableaux d'imagination, on regrette presque d'être libre, ou qu'il prend envie d'être esclave... Je ne leur souhaiterois pas à ces colons un pareil bonheur, dont pourtant ils ne sont que trop dignes[82]. A qui persuaderez-vous que l'éternelle sagesse puisse se contredire, et que le père commun des humains en soit comme vous le tyran? Si, par impossible, il existoit sur la terre un homme nécessité à servir de proie à ses semblables, il seroit un argument invincible contre la Providence[83]». On n'a pas encore vu un seul de ces Blancs imposteurs changer son sort avec celui de ces Nègres. Si les esclaves sont si heureux, pourquoi, jusqu'à ces dernières années, enlevoit-on annuellement, d'Afrique, quatre-vingt mille Noirs pour remplacer ceux qui avoient succombé aux fatigues, à la misère, au désespoir, car de l'aveu des planteurs, il en périt une grande partie dans les premiers temps de leur séjour en Amérique[84].
Note 82:[ (retour) ] V. L'Aristocratie négrière, etc., par l'abbé Sibire, missionnaire dans le royaume de Congo, in-8°, Paris, 1789, p. 93.
Note 83:[ (retour) ] V. Ibid., p. 27.
Note 84:[ (retour) ] V. Practical rules for the management and medical treatment of negroe-slaves in the Sugar colonies, by a professional planter, in-8°, London 1805, p. 470.
Les colons s'obstinent à vouloir persuader aux esclaves qu'ils sont heureux; les esclaves s'obstinent à soutenir le contraire. A qui faut-il s'en rapporter? Pourquoi leurs regards, leurs souvenirs se tournent-ils sans sans cesse vers leur patrie? Pourquoi ces regrets amers d'en être éloignés, et ce dégoût de la vie? Pourquoi ces élans d'allégresse en assistant aux funérailles de leurs compagnons de misère, que la mort délivre de la servitude, sans que les Blancs puissent y mettre obstacle[85]? Pourquoi cette tradition consolante parmi eux, que leur bonheur en mourant sera de retourner dans leur terre natale? Pourquoi ces suicides multipliés afin d'accélérer ce retour? Il plaît à Bryant-Edwards de nier que cette opinion soit reçue chez les Nègres. En cela il est contredit par la foule des auteurs, entr'autres, par son compatriote Hans Sloane qui, certes, connoissoit bien les colonies [86], et par Othello, écrivain nègre[87].
Note 85:[ (retour) ] V. Notes on the West-Indies, etc., by G. Pinckard, 3 vol. in-8°, London, t. I, p. 273, et t. III, p. 67.
Note 86:[ (retour) ] A Voyage to the islands of Madera, Barbadoes and Jamaica, by Hans Sloane, 2 vol. in-fol., London 1707, p. 48.