La mort inexorable lance ses traits sur l'Univers, personne n'échappe à leur atteinte. Elle pénètre dans les palais des rois, et leur commande de déposer le sceptre; aux guerriers, elle arrache leurs trophées, et leur dérobe le spectacle de leur pompe triomphale; les trésors du riche qu'elle distribue, et la cabane du pauvre deviennent sa proie: sous sa faux tombent indistinctement la jeunesse et la vieillesse, comme les épis sous la main du moissonneur. Couverte d'un voile lugubre, elle franchit le seuil de la demeure de manger. A L'aspect du cyprès élevé devant sa porte, cette illustre cité, La Haye, élève une voix gémissante. Son épouse chérie se déchire le sein, en couvrant de larmes le cercueil de son bien-aimé; sa désolation est celle de Noémi, condamnée au veuvage par la mort d'Elimelech. Ses sanglots redoublés invoquent les manes de son époux, et de ses lèvres frémissantes la douleur s'exhale en ces termes:
Tel que le soleil, sous d'épais nuages, dérobe à la terre ses rayons propices, tel à mes yeux tu disparois, ô toi qui faisois mon bonheur, et qui feras à jamais ma gloire. Je ne t'envie pas l'avantage de me précéder dans le séjour de l'éternelle félicité; mais toujours présent à mes souvenirs, soit que la nuit invite la terre au repos, soit qu'elle fuye au retour de la lumière, ils accusent le trépas et t'appellent dans ma couche solitaire. Quand naîtra le jour qui doit renouer pour nous les liens de l'hymen? Contristée par ce crêpe funèbre qui entoure l'asile consacré par toi à la piété et à l'étude, mon ame s'évanouit en voyant des torrens de pleurs ruisseler des yeux de ces enfans, les gages de notre tendresse. Quand, déchiré par la dent sanguinaire du loup, le berger a péri, ses brebis égarées réclament en vain leur conducteur, et font retentir les airs de bêlemens plaintifs: ainsi retentissent nos foyers des cris de la désolation en contemplant ton cadavre inanimé. A ces cris de la veuve et des orphelins se mêlent les accens de la poésie qui déplore ta perte, en vers dignes d'un tel sujet.
Il n'est plus ce mortel, l'honneur du clergé et de son épouse; ce mortel également chéri d'une nation pieuse, et des régulateurs de la puissance. Elles sont fermées ces lèvres sur lesquelles la religion avoit imprimé sa sagesse, sur lesquelles je cueillois des consolations. Avec quelle rapidité s'est éteinte cette voix, que le ciel avoit douée de la plus suave éloquence! Que l'antiquité vante celle du vieux Nestor; Nestor dans Manger eût trouvé un vainqueur, etc.
Note 312:[ (retour) ]
ELEGIA.
Invida mors totum vibrat sua tela per orbem:
Et gestit quemvis succubuisse sibi.
Illa, metus expers, penetrat conclavia regum:
Imperiique manu ponere sceptra iubet.
Non sinit illa diu partos spectare triumphos:
Linquere sed cogit, clara tropaea duces.
Divitis et gazas, aliis ut dividat, omnes,
Mendicique casam vindicat illa sibi.
Falce senes, juvenes, nullo discrimine, dura,
Instar aristarum, demetit illa simul.
Hinc fuit illa audax, nigro vilamine tecta,
Limina Mangeri sollicitare domus.
Hujus ut ante domum steterat funesta cypressus,
Luctisonos gemitus nobilis Haga dedit.
Hunc lacrymis tinxit gravibus carissima conjux,
Dum sua tundebat pectora sæpe manu.
Non aliter Naomi, cum te viduata marito,
Profudit lacrymas, Elimeleche, tua.
Sæpe sui manes civit gemebunda mariti,
Edidit et tales ore tremente sonos:
Condit ut obscuro vultum velamine Phaebus,
Tractibus ut terræ lumina grata neget;
O decus immortale meum, mea sola voluptas!
Sic fugis ex oculis in mea damna meis.
Non equidem invideo, consors, quod te ocyor aura
Transtulit ad lætas æthereasque domos,
Sed quoties maudo placidæ mea membra quieti,
Sive dies veniat, sum memor usque tui.
Te thalamus noster raptum mihi funere poscit.
Quis renovet nobis foedera rupta dies?
En tua sacra deo sedes studiisque dicata,
Te propter, mæsti signa doloris habet.
Quod magis, effusas, veluti de flumine pleno,
Dant lacrymas nostri pignora cara toti.
Dentibus ut misere fido pastore lupinis
Conscisso tenerae disjiciuntur oves,
Aeraque horrendis, feriunt balatibus altum,
Dum scissum adspiciunt voce cientque ducem:
Sic querulis nostras implent ululatibus ædes,
Dum jacet in lecto corpus inane tuum.
Succinit huic vatum viduæ pia turba querenti,
Funera quæ celebrat conveniente modo
Grande sacerdotum decus, et mea gloria cessat,
Delicium domini, gentis amorque piæ!
Clauditur os blandum sacro de fonte rigatum;
Fonte meam possum quo relevare sitim!
Hei mihi! quam subito fugit facundia linguæ,
Cælesti dederat quo mihi melle frui.
Nestoris eloquium veteres jactate poetæ,
Ipso Mangerius Nestore major erat, etc.
Pour son entrée à l'Université de Leyde, Capitein publia, sur la vocation des Gentils[313], une dissertation latine divisée en trois parties; il y établit, d'après l'Ecriture sainte, la certitude de cette promesse, qui embrasse l'universalité des peuples, quoique la manifestation de l'Evangile ne doive s'opérer chez eux que d'une manière successive. Il veut que, pour coopérer à cet égard aux desseins de Dieu, on favorise l'étude de leurs langues, et qu'on leur envoie des missionnaires qui, par la voie douce de la persuasion, s'en faisant aimer, les disposeront à recevoir la lumière évangélique.
Note 313:[ (retour) ] De vocatione Ethnicorum.
Les Espagnols, et plus encore les Portugais, sont incontestablement les nations qui traitent le mieux les Nègres. Chez eux, le christianisme inspire un caractère de paternité qui place les esclaves à très-peu de distance des maîtres. Ceux-ci n'ont pas établi la noblesse de la couleur, ne dédaignent pas de s'unir par le mariage avec des Négresses, et facilitent aux esclaves les moyens de reconquérir la liberté.
Dans les autres colonies, souvent on a vu des planteurs s'opposer à ce que leurs Nègres fussent instruits d'une religion qui proclame l'égalité des hommes sortis d'une souche commune, participant tous aux bienfaits du Père des humains, qui ne fait acception de personne. Une foule d'écrivains ont développé ces vérités consolantes: parmi ceux de nos jours, il suffit de citer Robert-Robinson[314], Hayer, Roustan, Ryan traduit en français par Boulard; Turgot, dans un discours magnifique que m'a communiqué Dupont de Nemours, qui se propose de le publier, etc. La tyrannie politique et l'esclavage sont des attentats contre l'Evangile. La basse adulation d'un grand nombre d'évêques et de prêtres n'a pu faire introduire d'autres maximes, qu'en dénaturant la religion.
Note 314:[ (retour) ] Slavery inconsistent with the spirit of Christianity, a sermon preached at Cambridge, etc., by Robert Robinson, in-8°, Cambridge 1788. Il assure, p. 14, que les Africains ont les premiers baptisé des enfans pour les sauver de l'esclavage.
Des planteurs hollandais, étouffant la voix de la conscience, furent sans doute les instigateurs de Capitein, devenu l'apologiste d'une mauvaise cause. Croyant, ou feignant de croire, que par le maintien de la servitude on favoriseroit la propagation de la foi, il composa une dissertation politico-théologique pour soutenir que l'esclavage n'est pas opposé à la liberté évangélique[315]. Cette assertion scandaleuse se reproduisit, il y a quelques années, dans les États-Unis. Un ministre, nommé John Beck, osa prêcher et imprimer, en 1801, deux sermons pour la justifier[316]. Sachons gré à Humphrey d'avoir attaché le nom de John Beck au poteau de l'ignominie[317].