Les éditeurs, les libraires et les auteurs eux-mêmes ont tout à gagner d’une bonne organisation bibliographique. Le commerce des livres a besoin, avant tout, d’informations sûres, rapides et faciles à acquérir. Aujourd’hui, l’état anarchique des bibliothèques trouve son analogue dans celui de la librairie. Les catalogues d’éditeurs, hormis quelques heureuses exceptions, sont faits sans ordre ni méthode. Aucune idée commune ne préside à leur élaboration. Aussi ne parviennent-ils guère à rendre service aux lecteurs pour qui ils sont faits, et les sommes énormes dépensées chaque année en publicité pour les ouvrages nouveaux sont d’un rendement inférieur à ce qu’il pourrait être. L’offre et la demande existent cependant, mais indépendantes l’une de l’autre: elles ne se rencontrent pas; l’annonce ne va pas à celui qui la cherche. Un Répertoire bibliographique universel assurerait aux éditeurs une publicité prompte, sérieuse, permanente et réellement efficace. Il donnerait aussi aux auteurs, qui, après tout, écrivent pour être lus, la certitude de parvenir jusqu’à ceux auxquels ils désirent vraiment s’adresser.

Bibliothécaires, hommes de science et praticiens, auteurs et éditeurs, la grande masse des simples lecteurs, tous ont le plus grand intérêt à l’élaboration d’un Répertoire bibliographique universel. Les gouvernements eux-mêmes ne peuvent lui être indifférents. Eux qui entretiennent à grands frais des musées et des collections de toute nature, peuvent-ils ne pas encourager cette collection précieuse entre toutes: l’inventaire de ce que les hommes ont pensé et écrit depuis qu’ils savent écrire!

Heureusement—et on l’oublie trop—tout n’est plus à faire dans le domaine de la bibliographie. Elle a derrière elle une histoire déjà longue qui n’est autre que celle des efforts successifs pour amener une meilleure organisation du monde des livres.

Les humanistes, qui, au XVe siècle, recueillaient précieusement les débris de l’antiquité classique, étaient des bibliographes à leur façon. Leurs gloses et leurs annotations servaient d’index aux hommes de leur temps. En 1686, Teisser peut déjà composer un catalogue des catalogues. Francesco Marucelli (1625-1703), dans les 15 volumes manuscrits de sa Mare Magnum, s’efforce de faire l’inventaire des écrits connus de son temps. Il trouve des imitateurs nombreux: Fabiano Giustiniani, Georges Draud de Francfort, Savonarole, l’auteur de l’Orbis Literarius, index universel en 40 volumes manuscrit de toutes les œuvres imprimées existantes à la fin de l’année 1700. Les bibliographies spéciales font aussi leur apparition dès lors. C’est la Bibliotheca Realis Juridica (1679), que Martin Lipenius fait suivre la même année de la Bibliotheca Realis Medica, en 1682 de la Bibliotheca Realis Philosophica et en 1685 de la Bibliotheca Realis Theologica.

Le XVIIIe siècle ouvre l’ère des grandes encyclopédies en lesquelles, sous chaque article, se trouve placé la bibliographie du sujet. C’est aussi l’époque où l’on tente les premiers dépouillements des périodiques. En 1790, Bentler fait paraître en Allemagne: l’Allgemeines Sachregister über die wichtigsten deutschen Zeit- und Wochenschriften. En Angleterre, Ayscough publie vers la même date son: General Index to the Monthly Review, dont le 2e volume, paru en 1786, contient: An Alphabetical Index to all the memorable Passages, many of which relate to Discoveries and Improvements in the Sciences and Arts for near forty years past; with Literary Anecdotes, Critical Remarks, etc., etc., contained in the Monthly Review during that period. La partie de ce gigantesque ouvrage parue en 1796 comprend: A general Index to the remarkable Passages, and to the Papers contained in the Transactions or Memoirs of Societies, Foreign and Domestic, occurring in the Review during that Period.

Avec le XIXe siècle la bibliographie s’officialise en partie. De grands Etats considèrent qu’il est de leur devoir d’enregistrer la production littéraire de leurs nationaux. Le développement des grandes bibliothèques publiques, la proclamation du droit exclusif des auteurs à l’exploitation de leurs œuvres, contribuent un peu partout à la publication de recueils périodiques dont la Bibliographie de la France a été un des premiers modèles. Ces bibliographies officielles se doublent bientôt de catalogues, publiés périodiquement par des associations de libraires. Le caractère général et peu ordonné de ces publications fait naître bientôt le projet de bibliographies périodiques spéciales, trimestrielles ou annuelles, collationnant tous les renseignements relatifs à une branche particulière de la science, telles la Bibliotheca philologica, la Bibliographia orientalis, la Zeitschrift für die Gesammte Medicin, etc.

Cependant l’effort bibliographique le plus considérable est fait au XIXe siècle par les Américains. C’est la coopération volontaire, des bibliothécaires d’une part, des libraires d’autre part, qui donne naissance à une série d’œuvres admirables auxquelles se sont attachés les noms de Poole, de Fletcher, de Cutter, de Dewey, de Winsor et de tant d’autres. Aux Etats-Unis, pays neuf et sans histoire, il y avait en 1850 environ 100 bibliothèques comptant 5,000 volumes et plus. On évaluait l’ensemble de leurs collections à un million de volumes. Quarante ans plus tard, en 1890, quatre mille bibliothèques y renfermaient 27 millions de livres. On comprend que la question des catalogues y ait attiré l’attention d’une manière toute spéciale. Dès 1848, Frederik Poole fait imprimer un: Index to subjects treated in the Reviews and Other Periodicals, et contenant environ 28,000 indications bibliographiques. En 1876, est constituée à Philadelphie l’American Library Association (A. L. A.) qui, dès l’année suivante, s’entend en Angleterre avec la Library Association of the United Kingdom, et jette les bases du Cooperative Index to periodical literature, qui comprend le dépouillement et le classement des articles contenus dans les revues de langue anglaise depuis 1802. En 1882 en paraît un premier volume in-8o de XXVII-1442 pages, inventaire de 200,000 articles contenus dans 6,205 volumes appartenant à 232 collections de revues. Cinquante collaborateurs attachés aux bibliothèques des Etats-Unis, d’Angleterre, d’Ecosse et d’Australie, avaient uni leurs efforts.—Les Américains n’en restèrent pas là. Des suppléments successifs au Cooperative Index furent édités; une section spéciale pour l’impression des travaux bibliographiques fut créée en 1886, au sein de l’Association des Bibliothécaires; une revue, le Library Journal, fut spécialement consacrée à l’étude de toutes les questions bibliothéconomiques; une école spéciale, «Library School», organisée à Albany, sous la direction de l’Université de l’Etat de New-York, offrit aux jeunes bibliothécaires l’enseignement technique dont ils avaient besoin. Enfin, un office, «Library Bureau», fut chargé spécialement de l’exécution pratique et commerciale de tous les perfectionnements dont est susceptible l’organisation des bibliothèques. De grandes œuvres bibliographiques furent encore menées à bonne fin par les Américains: telle la Bibliographie médicale en 16 gros volumes, compilée par Billings, et à laquelle fait suite le recueil mensuel Index medicus; tel aussi l’Alphabetical Index of articles in the Smithsonian contributions to Knowledge de William J. Rhees.

Ce n’est pas une histoire, encore moins un inventaire des écrits bibliographiques que nous voulons faire ici. Aussi nous bornons-nous à rappeler quelles formes diverses a prises aujourd’hui la bibliographie. Dans cet ordre d’idées, nous voulons signaler encore les grandes Bibliographies des bibliographies de Petzhold et de Léon Vallée (ce dernier a relevé les titres d’environ 11,000 bibliographies fragmentaires). On a aussi tenté de faire l’inventaire des publications de sociétés savantes. J. Muller l’a fait très complètement pour l’Allemagne. Des tables générales, telles que celles de Brunet et de Lorenz pour la France, Heinzius pour l’Allemagne, synthétisent toute la production des livres d’un pays pendant une période déterminée. La Royal Society de Londres a publié un Catalogue of scientific Papers, en huit gros volumes, œuvre internationale considérable, mais d’une utilité restreinte par suite de son classement purement onomastique. La Bibliographie astronomique de Houzeau et Lancastre, d’une étendue et d’une portée moindres, lui est supérieure comme méthode. Citons encore les grands catalogues dont l’édition a été entreprise par la Bibliothèque nationale de Paris qui compte aujourd’hui environ deux millions et demi de livres et par le British Museum qui en renferme un million et demi. Ces catalogues, encore incomplets, sont de véritables monuments élevés à la pensée humaine.