La Bibliographie a derrière elle un glorieux passé. Elle peut être fière des œuvres qu’elle a fait naître et certes, nous le disions plus haut, elle n’a pas tout à créer. Mais l’importance de sa mission se dégage de plus en plus, en même temps que la grandeur des résultats déjà obtenus permet de concevoir des plans de plus en plus vastes. Elle en est arrivée à ce point de son développement qu’il lui importe plus dorénavant d’organiser ses richesses que d’en créer de nouvelles. Diverses tentatives partielles ont été faites en ce sens.
De grandes bibliothèques, comme la Bibliothèque Nationale de Paris, la Königliche Bibliothek de Berlin, le British Museum de Londres ont créé de véritables sections bibliographiques. Par la concentration des volumes relatifs à la bibliographie et leur mise à la disposition des lecteurs sans demande préalable; grâce aussi à l’élaboration de catalogues sur fiches tenus à jour, ces bibliothèques satisfont partiellement les exigences de leur public, mais combien incomplètement encore!
Des agences privées, organisées commercialement, se sont proposé de procurer, moyennant argent, à quiconque s’adresse à elle, des renseignements déterminés. Ces agences existent dans plusieurs grandes villes et rendent des services signalés. Mais elles-mêmes doivent se livrer à des recherches considérables, longues, coûteuses et forcément incomplètes. La bibliographie, comme la bibliothèque elle-même dont elle est le complément, doit devenir un service gratuit.
Des centres internationaux de renseignements scientifiques relatifs à une matière spéciale ont été maintes fois proposés. La Belgique est le siège de deux de ces institutions, l’Institut Colonial International et le Bureau Géologique.
En 1889, un congrès international de mathématiciens a été réuni à Paris, aux fins d’adopter un vaste plan de bibliographie mathématique. Le congrès a adopté des unités de classement internationales exprimées par une combinaison de lettres et de chiffres. Il a décidé la publication d’un répertoire sur fiches mobiles permettant les intercalations successives. Depuis le mois de novembre dernier, le comité exécutif du Congrès adresse régulièrement aux mathématiciens de tous les pays des paquets de fiches bibliographiques dont le classement, grâce aux indices conventionnels, est rendu des plus aisés.
Le répertoire mathématique ainsi constitué réalise un progrès considérable. Le seul regret que l’on puisse exprimer ici, c’est que ses rédacteurs ne se soient pas suffisamment préoccupés de la bibliographie universelle et qu’ils n’aient pas conçu leur œuvre comme une partie d’un tout plus considérable. C’est cette considération qui a dominé les Américains. Depuis quelques années ils ont unifié considérablement le classement de leurs bibliothèques en adoptant uniformément la Classification décimale imaginée par M. Melvil Dewey. Plus de 1,000 bibliothèques des Etats-Unis ont adopté le même système. Le gouvernement de Washington a fait imprimer à ses frais, au commencement de 1893, un catalogue de 5,000 volumes, choisis parmi les meilleurs de ceux qui doivent constituer le fonds des bibliothèques populaires. Le catalogue, divisé conformément à cette Classification décimale, est un premier et intéressant essai de centralisation bibliographique: le travail y est fait par quelques-uns au bénéfice de tous. A la sûreté de la méthode il joint tous les avantages de l’économie. Enfin, tout récemment nous avons appris que l’Association des Bibliothécaires américains venait d’entreprendre la publication sur fiches du titre de toutes les nouveautés littéraires de langue anglaise. Ces fiches, de mentions très complètes et qui portent les nombres de la Classification décimale, sont adressées, moyennant abonnement, aux bibliothèques, aux libraires et aux particuliers. Elles servent à la fois à l’élaboration des catalogues et à celle des répertoires bibliographiques. Elles constituent, à nos yeux, le plus grand des perfectionnements qui aient été obtenus jusqu’à ce jour.
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La bibliographie, étudiée maintenant dans tous les pays et dans toutes les branches de la science, a réalisé en ce siècle des progrès considérables. Cependant, faute d’entente et de coopération suffisamment étendue, elle est arrêtée dans son essor. A l’encontre de la plupart des sciences, elle ne possède encore ni langue commune, ni unités conventionnelles de classement généralement reconnues et adoptées. Elle n’est parvenue, non plus, à établir entre les travaux particuliers la coordination, avantageuse sous tous les rapports, qui résulterait de l’existence d’un Répertoire bibliographique universel.
Unification du classement, coordination des efforts individuels, un Office international de Bibliographie peut seul réaliser ce double progrès.
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