Comment parvenir à classer uniformément?

Depuis que l’énorme accumulation de matériaux imprimés a rendu nécessaire une classification, divers systèmes de classement ont été proposés. Ils se ramènent à trois types principaux. Dans le premier, les titres de livres sont classés alphabétiquement par noms d’auteur. Ce classement est insuffisant au point de vue bibliographique, car il suppose connu d’avance l’ouvrage qu’on désire consulter sur une matière quelconque. Il ne peut servir que de complément au classement idéologique. Celui-ci peut être, soit un dictionnaire de rubriques principales (Stichwörter) sous lesquelles viennent se placer les matières y relatives, soit une table méthodique dont les divisions logiques encadrent ces mêmes matières. Les deux formes avaient jusqu’ici leurs partisans. En faveur du dictionnaire, on alléguait la facilité des recherches. Grâce aux références qu’on peut faire nombreuses et précises, il est possible de s’introduire dans un tel répertoire par des entrées multiples. Cependant, l’inconvénient très réel du système réside dans l’éparpillement infini des matières. Pour ne prendre qu’un exemple, tout ce qui a trait au Travail se trouvera réparti sous les mots, très éloignés les uns des autres: Législation du travail, heures de travail, accidents du travail, contrat de travail, hygiène des ateliers, associations ouvrières. Un autre inconvénient se présente, dès qu’il s’agit de bibliographie internationale: l’ordre alphabétique n’est pas le même dans toutes les langues et il faut posséder à fond la connaissance d’une langue pour manier avec fruit un tel dictionnaire. C’est pour ces raisons que le classement logique des matières a été préféré par un grand nombre d’auteurs. Mais ici toutes difficultés ne sont pas écartées. Si ce classement est avantageux, parce qu’il groupe les matières similaires et connexes, si, dans une certaine mesure, il est plus international parce qu’il s’adresse à la logique qui est plus universelle que la langue, il est cependant condamné par un grand nombre de bibliographes. Il est trop arbitraire et suppose de la part de celui qui doit y recourir, une connaissance approfondie des idées qui ont présidé à sa confection. En outre, les divisions et subdivisions d’un tel classement se traduisent généralement par des expressions bien plus complexes que les rubriques d’un dictionnaire. De là, difficulté et longueur d’annotation sur les notices bibliographiques et sur les livres eux-mêmes et absence de tout langage international.

Une forme récente de classification a combiné les avantages des deux systèmes en écartant la plupart de leurs inconvénients. Les matières ont été réparties suivant un ordre méthodique dont toutes les divisions et subdivisions ont reçu un symbole équivalent de la plus grande concision possible, lettres, chiffres ou combinaisons de lettres et de chiffres. Un index alphabétique complète cette ingénieuse disposition et comprend tous les mots du répertoire, avec, en regard, leur indice de classement. Si la troisième division logique d’un sujet (par exemple, les heures de travail, dans une bibliographie économique) a reçu la lettre C, dans l’index alphabétique, on trouvera au mot Heures de travail «Voir C».

La possession de ce système, relativement pratique, ne plaçait pas les bibliographes au bout de leurs peines. Dès que les bibliographies étaient un peu subdivisées, condition indispensable pour rendre de réels services, les indices devenaient d’indéchiffrables hiéroglyphes qu’aucun larynx ne parvenait à prononcer, tels, par exemple,—Djkm,—Zwr, ou bien encore,—Sy3cd. La confusion devenait plus grande encore par le fait que chaque auteur imaginait un système particulier de signes conventionnels sans se soucier de ceux employés par ses prédécesseurs, sans tenir compte non plus de ceux usités dans les autres branches de la science. Les auteurs qui recherchaient avant tout la clarté, se servaient de chiffres; à chaque division ils attribuaient un numéro d’une série unique. C’était moins compliqué, mais, l’ordre une fois établi, il était immuable. Dès qu’une erreur ou une omission était signalée, l’harmonie du système était rompue.

Les Américains nous paraissent avoir apporté une solution à peu près définitive du problème. C’est à eux, en effet, que nous devons la Classification décimale, imaginée, avons-nous dit, par M. Melvil Dewey, adoptée et vulgarisée par l’Association des Bibliothécaires des Etats-Unis et par le Bureau de l’Education (Ministère de l’instruction publique) de Washington. Le principe de cette classification est d’une simplicité géniale. Toutes les connaissances humaines sont divisées en dix classes, auxquelles correspond l’un des dix chiffres 0, 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9. Chaque classe est subdivisée en dix groupes représentés chacun aussi par un chiffre, chaque groupe est à son tour l’objet d’une nouvelle division en dix, exprimée de la même manière et ainsi de suite. Soit les dix classes symbolisées ainsi:

0.Ouvrages généraux.
1.Philosophie.
2.Religion.
3.Sociologie.
4.Philologie.
5.Sciences.
6.Sciences appliquées.
7.Beaux-arts.
8.Littérature.
9.Histoire.

Pour la classe cinquième, par exemple, nous aurons:

5.Sciences.
50.Sciences en général.
51.Mathématiques.
52.Astronomie.
53.Physique.
530.Physique en général.
531.Mécanique.
532.Hydraulique.
533.Gaz.
534.Acoustique.
535.Optique.
536.Chaleur.
537.Electricité.
538.Magnétisme.
539.Physique moléculaire.
54.Chimie.
55.Géologie.
56.Paléontologie.
57.Biologie.
58.Botanique.
59.Zoologie.

Tous les ouvrages concernant l’électricité seront annotés 537. Le chiffre du premier rang, 5, indique qu’il s’agit d’une matière relative à la cinquième classe des connaissances humaines, c’est-à-dire aux Sciences. Le chiffre du second rang détermine de quelle division de ces sciences il est question, soit ici de la troisième division à laquelle a été attribuée conventionnellement le chiffre 3. Tous les ouvrages de Physique sont donc annotés 53. Mais la Physique elle-même se fractionne en diverses sections dont la septième est l’électricité, d’après une classification uniforme établie préalablement une fois pour toutes. Le chiffre 7 venant s’ajouter au nombre 53 le particularise et 537 n’indique plus que les ouvrages qui traitent de l’électricité. C’est là un nombre classificateur (Class number), et c’est en limitant au maximum de dix le nombre des parties de chaque division, et en attribuant conventionnellement un chiffre à chacune d’elles, que Dewey est parvenu à exprimer la localisation dans l’ensemble des sciences de chaque matière, quelque particulière qu’elle fût.

En effet, les chiffres qui représentent les classes et divisions de chaque sujet s’unissent en une seule expression numérique extrêmement simple: 537, en effet, ne signifie pas autre chose que classe cinquième, section troisième, division septième. La filiation, la généalogie même des idées et des objets, leurs rapports de dépendance et de subordination, ce qu’elles ont de commun et de différencié, trouvent une représentation adéquate dans l’indice bibliographique ainsi formé. Cette représentation exclut presque la convention et l’arbitraire. Non seulement chaque chiffre exprime à sa façon une idée essentielle, mais la combinaison des chiffres, c’est-à-dire leur rang dans la série et leur place dans le nombre, se réalise conformément aux lois mêmes de la logique scientifique. En ce sens, ils constituent une véritable langue nouvelle dont les phrases, ici les nombres, sont formées selon des règles syntaxiques constantes au moyen de mots, ici les chiffres. C’est une sorte de langue agglutinante; les chiffres en sont des racines, racines prédicatives et attributives, racines purement verbales en ce sens qu’elles ne sont ni substantif, ni adjectif, ni verbe. Elles sont placées au-dessus et en dehors de toute catégorie grammaticale, en ce qu’elles expriment des abstractions, de pures catégories scientifiques. Par là même, elles traduisent des idées absolument communes à tout le monde scientifique et les expriment en signes universellement connus, les chiffres. A ce double titre, la Classification décimale constitue un véritable langage scientifique international, une symbolique complète de la science susceptible, peut-être, d’apporter un jour aux travailleurs intellectuels un secours analogue à celui qu’ils recevaient du latin au moyen-âge et pendant la période moderne.