Cet aspect philologique de la Classification décimale n’est pas sans importance. Mais il importe, à notre point de vue bibliographique, de mettre en lumière ses autres avantages.

En premier lieu, nous l’avons déjà dit, toutes les matières connexes sont groupées. Un index alphabétique, comprenant, en une ou plusieurs langues, toutes les rubriques de recherches et tous les synonymes et analogues, complète la table méthodique. La simplicité avec laquelle se forment les nombres classificateurs donne à tout le système une haute valeur mnémotechnique.

Les chiffres, quel que soit leur nombre, étant d’une lecture facile et d’une écriture concise, chaque fiche d’un répertoire, chaque livre d’une bibliothèque peuvent être annotés sans peine et recevoir ainsi une localisation fixe. Toutes les fiches, tous les livres porteurs des mêmes nombres classificateurs se trouvent réunis d’eux-mêmes, sans que la personne chargée de leur mise en ordre ait besoin d’être initiée à la science spéciale dont elle classe les documents. L’indexeur seul doit être un homme instruit. Encore sa tâche est-elle singulièrement facilitée, grâce à l’index alphabétique qu’il lui suffit d’ouvrir à l’un des mots essentiels du titre du livre à bibliographier pour trouver immédiatement le nombre classificateur à y annoter.

La classification est dite décimale en ce que chaque nombre indique une division plus ou moins tenue, d’un ensemble qui est supposé l’unité. En effet, les diverses branches et sous-branches des sciences sont susceptibles de divisions plus ou moins nombreuses. Là où il y a lieu de multiplier les catégories, on se servira de nombres à quatre, cinq, sept chiffres et même plus. Lorsque, au contraire, la matière ne peut être aussi fractionnée, on se contentera de nombres à deux ou trois divisions. Les nombres étant sériés en tenant compte seulement de leur importance décimale, la quantité de chiffres dont ils se composent importe peu et les matières connexes, quelque subdivisées qu’elles soient, demeurent toujours groupées.

Les ouvrages se rapportant à l’électricité, par exemple, portent l’indice 537. Ceux relatifs à la chimie portent l’indice 54. S’il ne plaît pas au classificateur d’établir des catégories parmi les ouvrages de chimie et s’il les annote uniformément sous 54, dans l’ordre à donner soit aux fiches d’un répertoire bibliographique, soit aux livres d’une bibliothèque, 537 prendra place avant 54, puisque dans la série numérique cinq cent trente-sept millièmes vient avant cinquante-quatre centièmes. Ainsi, d’une façon générale, tous les nombres commençant par 5 passent avant les nombres qui commencent par 6; tous les nombres commençant par 53 avant ceux qui commencent par 54; tous les nombres commençant par 537 avant ceux qui commencent par 538; de la même manière que, dans un dictionnaire, tous les mots commençant par Ab précèdent ceux qui commencent par Ac et tous les mots commençant par Aca précèdent ceux qui commencent par Acb.

La Classification décimale constitue donc une localisation parfaite des matières. Elle n’est pas sans analogie avec le système d’identification anthropométrique imaginé par M. Bertillon et qui fonctionne dans les grandes capitales d’Europe à la satisfaction générale. Elle répond à ce principe essentiel de l’ordre bibliographique, comme de tout autre ordre: une place pour chaque chose et chaque chose à sa place. C’est, en outre, une localisation raisonnée: cette idée est de l’essence même du système.

Il faut, en effet, distinguer avec soin la classification scientifique de la classification bibliographique. Les exigences de l’une et de l’autre ne sont pas les mêmes. Toute classification scientifique repose sur la définition des objets à classer, et cette définition elle-même n’est complète que lorsque la science est parfaite. En l’état actuel d’avancement des sciences, une classification définitive et ne varietur doit être considérée comme prématurée. Les meilleurs esprits ne sont même pas d’accord sur les points cardinaux, comment supposer l’accord sur les détails d’une classification. Cet accord scientifique n’est heureusement pas nécessaire pour un classement bibliographique. Il suffit d’un relevé complet des divers sujets dont traitent les sciences, d’un certain groupement de ces sujets d’après l’ordre le plus généralement adopté, enfin de l’attribution à chacun d’eux d’une place fixe. Bibliographier, c’est donc avant tout étiqueter et localiser les matériaux scientifiques.

Une classification conforme à ces vues existe très complète, très étudiée, admirablement simple et appliquée depuis 17 ans, en Amérique, au classement des livres dans les bibliothèques. Les cadres de cette classification sont complets et embrassent l’universalité des sciences. Plus de cent spécialistes ont collaboré à l’étendre et à la perfectionner, jusqu’à lui donner environ 10,000 têtes de chapitres dans les tables méthodiques et 22,000 mots dans les tables alphabétiques de référence. Cette classification, en outre, est susceptible d’un développement indéfini. Elle s’est donc imposée aux suffrages de l’Office de Bibliographie qui propose d’en faire la base du Répertoire bibliographique universel. Puisque l’important est une localisation complète et universellement reconnue, il importe d’adopter la Classification décimale en bloc et de demander à chacun le sacrifice de ses préférences personnelles en faveur du besoin supérieur d’unité. Le vif et mérité succès qui lui a été fait aux Etats-Unis et l’absence de toute unité bibliographique en Europe doivent mettre fin aux dernières hésitations[1].