«Et, ô miracle, c'est de ce milieu de l'Affaire que nous vient aujourd'hui la parole la plus hardie qu'ait prononcée jeune homme de notre âge. C'est d'une famille où l'intelligence semblait devoir s'épuiser après avoir donné ses fleurs les plus rares que part le conseil de vertu et de renouvellement. La lampe d'héroïsme qu'on croyait vacillante, c'est le petit-fils de Renan, Ernest Psichari, sous-lieutenant d'artillerie coloniale à Moudjeria (Mauritanie), qui la passe à notre génération.
«Je voudrais que l'on méditât sur l'aventure de ce garçon de vingt-cinq ans qui, abandonnant ses études de Sorbonne, partit à deux reprises pour mener une action française dans la brousse africaine, pour donner à la France un empire dont M. de Mun a dit «que nulle abdication n'empêchera jamais qu'il n'ait été par elle, et par elle seule, arraché à la barbarie». Mais je me contenterai de citer quelques pages que le brigadier Psichari rédigeait en 1908, au retour de la mission qu'il fit au sud du Tchad, sous les ordres du commandant Lenfant. Ce sont là des paroles qu'il faut que l'on connaisse. Puissent-elles déterminer des vocations héroïques! Ecoutez, dès l'abord, ce qu'il dit de l'Afrique:
«Nous y venons pour faire un peu de bien à ces terres maudites. Mais nous y venons aussi pour nous faire du bien à nous-mêmes. L'Afrique est un des derniers refuges de l'énergie nationale, un des derniers endroits où nos meilleurs sentiments peuvent encore s'affirmer, où les dernières consciences fortes ont l'espoir de trouver un champ à leur activité tendue.» Ce noble pays révéla à ce soldat français les vertus de la guerre: «Nous reviendrons, dit-il, à l'opinion du peuple qui est la guerre. De l'extrême barbarie, nous sommes passés à l'extrême civilisation... Mais qui sait si, par un retour fréquent dans l'histoire humaine, nous ne reviendrons pas au point d'où nous sommes partis? ... Il vient une heure où la violence n'est plus de l'injustice, mais le jeu naturel d'une âme forte et trempée comme un acier. Il vient une heure où la bonté même cesse d'être féconde et devient amollissante et lâche. Alors la guerre n'est plus qu'un indicible poème de sang et de beauté.» [e]
Note e:[ (retour) ] Psichari avait rectifié l'excès d'un tel «bellicisme». Mais que ces paroles furent exaltantes pour ceux qui avaient, comme nous, grandi dans l'enseignement pacifiste et humanitaire!.
Et voici ce que lut au fond de lui-même ce fils d'intellectuels: «Dans ma patrie, on aime la guerre et secrètement on la désire. Nous avons toujours fait la guerre. Non pour conquérir une province. Non pour exterminer une nation. Non pour régler un conflit d'intérêts. Ces causes existaient assurément, mais elles étaient peu de chose. En vérité, nous faisions la guerre pour la guerre, sans nulle autre idée, pour l'amour de l'art... Nous la faisions par un naturel besoin de nous dépenser et de nous imposer, parce que c'était notre loi, notre raison secrète, notre foi.»
«Cette foi, ce goût français de l'héroïsme, cet élan qui traverse les pages africaines de Psichari, je l'ai retrouvé, cet été, dans l'âme de maints jeunes hommes; j'ai vu dans leurs yeux briller un secret désir...»
Nous devions, deux années encore, attendre l'événement qui emploierait cette passion ...
Note 5:[ (retour) ] Charles Péguy, dans l'épître votive qui termine son Victor Marie, comte Hugo, nous montre Psichari dans une teriba de cent mètres carrés, au milieu du désert, avec ses livres. Sa bibliothèque de campagne, à ce qu'il nous assure, ne comprenait que: les Pensées de Pascal, les Sermons de Bossuet, le Règlement d'artillerie de montagne, la Table de logarithmes de Dupuy, et un exemplaire de Servitude et grandeur militaires auquel Psichari tenait, «parce qu'il composait l'unique bagage littéraire du sous-lieutenant de cavalerie Violet qui sut si bien mourir à Ksar-Teuchane, en Adrar»; plus, cinq petits livres qui n'étaient autres que des cahiers de Péguy lui-même.
Et, dans ce même morceau, Péguy cite cette belle lettre de Psichari, datée de Moudjeria:
«Voici une terre qui est parfaitement romantique et triplement romantique: par sa nature, son aspect physique, par le caractère de ses habitants et par l'action que nous y exerçons encore. Histoire de brigands, assassinats, combats épiques, pillages, sombres intrigues, tout cela fleurit ici comme dans son terrain naturel. Et tout conspire à cette impression. Les aspects du pays, qui ne sont guère jolis, ont cependant une beauté qui leur vient d'un tragique puissant, une beauté sans grâce, mais bizarre et monstrueuse comme un décor du second Faust. «Des plaines sans eau de l'Agan, écrasées de soleil, du montueux Tagant et de ses cirques de rochers noirs, des dunes sans fin de l'Aouker, du noir Assaba, toute vie s'est retirée aujourd'hui et il reste un rude squelette minéral où errent de pauvres tentes en poil de chameau et des troupeaux nomades. Les Maures de ces contrées désolées sont parmi les plus rudes guerriers qui soient au monde. Ils nous l'ont fait sentir plus d'une fois, et nous le feront encore sentir, vraisemblablement. Cette noble et antique race qui se rattache à l'Orient mystique (il y a ici des «Chiites» que les guerres du premier siècle de l'Islam avaient pourtant rejetés et confinés en Perse sur les bords de l'Euphrate) et qui se ramifie vers l'est jusqu'au delà de Tombouctou (les Kounta du Tagant s'échelonnent ainsi jusqu'au nord de la boucle du Niger), présente un échantillon d'humanité extrêmement évolué et où pourtant la simplicité des moeurs est restée grande, où l'ardeur du sang primitif est restée vierge. Ces gens d'esprit très cultivé généralement, retors en politique, habiles dans la discussion, et qui, en religion, vont jusqu'au mysticisme le plus ardent (Cheickh el Ghaswâni dévore en ce moment un traité de mystique arabe sur la «prédestination» que lui a prêté le capitaine commandant le Cercle), ces gens, tout en même temps sont des gueux, vivent de guerres et de rapines, sont fiers comme des mendiants, ardents à l'action, braves et rusés. Jeunesse de coeur et vieillesse d'esprit, voilà la caractéristique générale. «C'est dans ce rude pays que nous avons essayé de nous installer par la force de nos armes, et c'est un des derniers où l'on fasse encore oeuvre de soldat, où l'on vive militairement. Enfin c'est une terre héroïque, pleine pour nous de nobles souvenirs, encore d'hier, toute chaude encore du sang français.»