Mais, hors ces exceptions, ou « saulve nécessité », on se servira des volumes à format ordinaire. L’œil s’est tellement habitué à la couleur jaune et à l’in-18 jésus que les autres visages surprennent toujours un peu ; je sais des gens qui n’ont jamais pu se faire à la Bibliothèque elzévirienne, ou aux éditions Lemerre calquées sur elle. D’autant que les classiques sont vraiment à un prix abordable, les maisons qui les éditent laissant leurs volumes de fond à 1 fr. 75 au lieu de 3 fr. 50 ; pour un prix modique vous pouvez avoir tout Montaigne dans les 2 volumes, de chez Garnier, ou dans les 4 volumes plus à l’aise de chez Charpentier ; que peut-on demander de mieux ? Il sera toujours temps, si l’on veut étudier à fond un auteur, de recourir à la précieuse collection des Grands Écrivains de la France de chez Hachette, à 7 fr. 50 le volume ; grâce à elle, un admirateur de Saint-Simon doublera presque son plaisir en le lisant dans l’édition si riche (presque trop) d’éclaircissements et de commentaires de M. de Boilisle. Dans le Manuel de l’histoire de la littérature française, de Brunetière (Delagrave), on recueillera de succincts mais excellents renseignements sur toutes ces questions bibliographiques. Pour les modernes, au fur et à mesure qu’ils tombent dans le domaine public, l’aspect de leurs œuvres s’améliore. Pendant longtemps on n’avait des Mémoires d’outre-tombe que l’imprimé mastoc, fautif et haché à la feuilletonne par Girardin, de la maison Furne ; maintenant Garnier vous offre l’édition parfaite de M. Edmond Biré. Balzac, de même, ne pouvait se lire que dans l’édition vieillie de Calmann, ou dans le petit texte à deux colonnes, si fatigant à l’œil, de l’éditeur Michel Lévy, aux illustrations inégales et mal tirées ; maintenant les éditions se multiplient ; il finira bien par en naître une pleinement satisfaisante. Quand Baudelaire aura la cinquantaine posthume, un éditeur se trouvera assurément qui débarrassera ses Fleurs du mal des coquilles et coq-à-l’âne que la maison de la rue Auber perpétue religieusement dans ses tirages, ainsi le début du Rêve parisien : « De ce terrible paysage — tel que jamais mortel n’en vit, » qui continue à être travesti : « De ce terrible paysage — que jamais œil mortel ne vit… »

Pour les traductions, la question est plus complexe ; il n’est pas indifférent de lire Homère dans Bitaubé ou dans Leconte de Lisle. Encore moins, pour un bilingue, de prendre la Bible anglaise de Tyndale ou la Bible française de Lemaistre de Sacy. Au fur et à mesure, nous nommerons les traducteurs qui semblent à préférer. A défaut d’indication contraire on s’en tiendra aux volumes habituels des bons éditeurs. Pour les livres d’histoire ou de philosophie, les traductions sont, en général, suffisantes et je ne m’en préoccuperai que rarement ; mêmes si elles laissent à désirer, elles n’en rendent pas moins service, un peu comme ces cartes fautives qui sont pourtant utiles aux voyageurs.

Avant tout, donc, il sera utile de faire venir quelques catalogues de grandes maisons d’édition, ou même de collections dites populaires, et d’avoir ainsi les formats et les prix de tous les livres qu’on va se voir proposer. Excellent aussi de se procurer, avant même ces catalogues, quelques bibliographies, non peut-être les savants répertoires Lorenz, Brunet et Guérard, encore qu’ils soient indispensables au moindre chercheur, mais par exemple la Bibliographie de l’Histoire de France jusqu’en 1789, de G. Monod (Hachette) qui, en un volume, donne, méthodiquement classés et suffisamment hiérarchisés, les titres de près de 5.000 ouvrages. Comme il serait à désirer qu’il existât parallèlement une Bibliographie de l’antiquité, une de notre Histoire contemporaine, une enfin, à très grands traits, de l’Histoire générale de l’Europe ! Mais déjà ce sont là outils de travail et non instruments de culture d’esprit. Or ce que nous voudrions faire justement ici, c’est non pas le répertoire intégral des grandes œuvres de tous les siècles, mais ce qu’au temps jadis on aurait pu appeler le Catalogue des livres d’une personne de goût, ou la Bibliothèque d’un honnête homme. Mettons, pour sacrifier à notre mauvais goût à nous : Ce qu’il faut avoir lu dans sa vie.

Fantaisie, dira-t-on, mais bien d’autres avant moi s’y sont laissés aller, et point les premiers venus. Auguste Comte a pris la peine de dresser pour la Bibliothèque positiviste la liste des chefs-d’œuvre de l’esprit humain, et sir John Lubbock a, lui aussi, écrit un livret qui obtint grand succès en Angleterre, sur les Cent meilleurs livres (The hundred best books). Il ne se passe pas d’année que quelque journal, au moment des vacances, ne propose à ses abonnés un « jeu d’esprit » de ce genre. Je pourrais donc, s’il en était besoin, m’abriter derrière ces diversement illustres devanciers.

Est-il besoin d’ajouter que tout, en cette causerie, ne sera donné qu’à titre d’exemple, et sans aucune prétention au complet ? Vouloir épuiser la matière serait aussi vain en littérature qu’en n’importe quoi. Et puis quelle étrange idée que de chercher à lire tout ce qui a été écrit sur un sujet ! C’est quand on s’est frotté un peu d’érudition qu’on sait en quoi, le plus souvent, elle consiste : à ne connaître les livres que de dos ; pas même, à avoir lu leurs titres sur des catalogues. En vérité le garçon de salle qui époussette les reliures fauves ou mordorées le long des rayons est bien supérieur à tel racorni bibliographe, car il connaîtra un peu de l’âme des livres, à voir leurs tailles, leurs costumes, leurs tatouages, alors que l’autre ne saura de ces peaux rouges que les noms, c’est-à-dire moins que rien. Quand je citerai tel ouvrage, surtout d’histoire ou de sociologie, ce sera sans doute un livre dont j’aurai droit, l’ayant lu, de parler, mais non de le dire l’unique ou même le meilleur ; plusieurs autres lui seront peut-être préférables, mais ces autres, je ne les connais pas.

Aurai-je eu tort, en ce cas, de ne pas les connaître eux aussi avant de parler de leur confrère ? C’est ce que les érudits diront, peut-être avec dédain ; mais quoi ! il y a autre chose sur terre que du noir sur du blanc ; et les livres, comme les pièces d’or, sont de bons serviteurs et de mauvais maîtres. Ce sont aussi, me direz-vous, d’excellents amis ; parfait, mais l’amitié exclut la cohue. Et puis ce ne sont pas nos seuls amis. A ne jamais sortir des bibliothèques, il vaudrait mieux n’y jamais entrer. Les champs du bon Dieu sont plus féconds que les alvéoles du columbarium livresque. Invenies aliquid amplius in silvis quam in libris, a dit saint Bernard, qui ne prévoyait pas, certes, qu’un seul numéro du Petit Journal mangerait pour son papier 170 arbres, le misérable ! Un homme aussi vaut mieux qu’un traité. « Mieux vaut lire dix passants que cent volumes, » disait lord Chesterfield. La vie, tout est là. Il faut ne considérer les livres que comme des adjuvants de sa propre existence. Sinon, ce serait le mot terrible : « Laissez les morts ensevelir les morts », qu’il faudrait jeter sur eux d’un coup de pelle.

PREMIÈRE PÉRIODE

Le premier stade va de 18 à 24 ans. C’est l’époque de la vie d’étudiant. Pas de lectures trop sérieuses qui détournent le jeune homme de ses études de faculté, donc uniquement des poètes, des romanciers et des auteurs de théâtre. Il faut se hâter de lire les poètes. A 18 ans, on se jette sur eux et on ne veut lire qu’eux ; puis, d’année en année, ce beau zèle se ralentit. Que de gens qui ont adoré Hugo ou Musset, et qui, doublé tel cap, n’ouvrent plus un volume de « lignes inégales ». Déjà, dans le programme que j’esquisse, je remplace à 24 ans le poète en vers par un poète en prose, Balzac. C’est le moment, entre la sortie de la faculté et l’établissement professionnel, où l’on peut trouver le temps de lire d’affilée le demi-cent de volumes de la Comédie humaine.


Voici les sept poètes, précédés chacun d’un chiffre qui dit l’âge du lecteur, disposition commode et que l’on gardera tout le temps : 18, Lamartine ; 19, Alfred de Musset ; 20, Victor Hugo ; 21, Henri de Régnier ; 22, Baudelaire ; 23, Alfred de Vigny ; 24, Balzac. Cet ordre, nullement chronologique, voudrait suivre l’âme probable du jeune homme. Lamartine plaît davantage aux adolescents encore purs, et Musset est le poète des premières fougues ; Henri de Régnier et Victor Hugo personnifient la jeunesse dans sa plénitude. Vigny et Baudelaire demandent plus de gravité ; ce sont les poètes de l’automne, celle de la jeunesse, sinon celle de la vie.