Les Méditations et les Nouvelles méditations, les Harmonies, Jocelyn et la Chûte d’un ange, la poésie de Lamartine tient dans ces cinq volumes. Qu’on ne s’étonne pas, une fois pour toutes, de ce mélange de littérature et de statistique. Il ne s’agit pas d’indiquer devant quoi « il faut faire le brouhaha », mais de savoir si on aura le temps de le faire en connaissance de cause, ou encore, de décider, n’ayant qu’un nombre trop restreint d’heures à donner à la promenade, par quel coin de parc ou quelle salle de musée on commencera. Les œuvres complètes de Lamartine tiendraient une centaine de volumes, dont aucun n’est méprisable. Même dans le Cours familier de littérature, même dans l’Histoire de la Restauration ou dans l’Histoire de la Turquie, il y a, je veux le croire, des pages merveilleuses. A plus forte raison dans les Girondins ou dans la Correspondance. Quel pur joyau que cette « Prière pour une servante » que Jules Lemaître dessertit, un jour, je ne sais de quel tome oublié : « Mon Dieu, faites-moi la grâce de trouver la servitude douce », etc., et comme la joie de découvrir de telles beautés vaudrait la patience de compulser, page à page, d’autres volumes encore que ceux de Lamartine !
Si possible, on le lira donc tout entier ; à 18 ans que ne lirait-on pas ! A faire une sélection dans ses œuvres de prose, il faudra commencer par Graziella, Raphaël, le Tailleur de pierres de Saint-Point, et continuer par les Confidences, le Manuscrit de ma mère, le Voyage en Orient. Tout cela, prose et poésie, ne fait guère qu’une douzaine de volumes. Pour celui qui, tout à ses « travaux pratiques » de médecine ou à ses « conférences » de droit, trouverait que c’est encore trop, indiquons, mais à regret, ce qu’il faudrait à tout prix sauver du sacrifice : les Méditations et Jocelyn. Trois volumes à peine, on serait inexcusable de ne pas les avoir lus. Qu’un jour d’automne, on emporte Jocelyn à la campagne et qu’on le lise, seul, au murmure du vent, sous les arbres pleurant leurs feuilles mortes, car pour de tels livres le cabinet de travail n’est pas assez solitude. Et dans les Premières méditations, que nul ne néglige de lire le poème qui leur est habituellement joint, la Mort de Socrate. Un dernier conseil pour ces lectures : prenez de préférence une vieille édition ; les plus récentes, où chaque poésie est accompagnée d’un « commentaire » sont fâcheuses de par cette glose perpétuelle qui rompt sans cesse le charme poétique, et fait à chaque pas sous le bel Apollon adolescent apparaître le Saturne vieilli et attristé, un Lamartine presque gêné par ses anciens enthousiasmes religieux, royalistes, ou poétiques même, puisque ses commentaires consistent presque toujours à expliquer comment ses vers furent griffonnés à la hâte et sauvés au hasard par un ami qui en avait gardé copie.
Alfred de Musset n’a que deux tomes de poésies. Personne qui ne les ait dévorés, je crois. Qu’on ne manque pas de leur joindre les trois volumes de théâtre. Musset est autant dans On ne badine pas avec l’amour ou Il ne faut jurer de rien que dans Rolla ou les Nuits. Et même une partie de son œuvre en vers, tout ce qui est postérieur à 1841, ne vaut plus grand chose, alors que, jusque dans Carmosine, on trouve des passages exquis. Souple génie qui trouva moyen, tout en étant le plus français des Français, de s’incarner le daimon mélancolique d’Hamlet dans Lorenzaccio et de se teindre une âme toute allemande dans le premier acte de Fantasio ! Sans doute on voudra encore, bien que le livre soit surfait, lire la Confession d’un enfant du siècle et, une fois la curiosité éveillée, peut-être se lancera-t-on, on aura tort, dans les pièces du dossier de Venise, Elle et lui ! Lui et Elle ! On voudra entendre les parties elles-mêmes ; lettres d’Alfred, lettres de Georges, et même Souvenirs du bon Pagello, et ensuite les avocats Paul de Musset, Mme Colet, et enfin les plaidoiries des épigones pour ou contre les Amants de Venise. Et en pensant à cette triste aventure, et à celles des autres grands poètes romantiques, on se dira qu’ici du moins Lamartine l’emporte sans conteste, et que son Elvire est autrement lumineuse que la George de Musset, la Dorval de Vigny, la Juliette de Hugo, la Duval de Baudelaire.
Musset intégral tient en dix volumes, et Musset essentiel en cinq ou six, car les Contes et Nouvelles ne sont pas indispensables. Mais Victor Hugo, même le Hugo nécessaire, en combien de volumes tient-il ou ne tiendra-t-il pas, car tout n’est pas encore publié ? Et sur soixante volumes, pas un — ceux de politique à part — qui puisse être négligé ! Jusque dans l’Ane, des tours de force à vous faire braire d’enthousiasme comme hennissait Des Esseintes aux Chansons des Rues et des Bois. Jusque dans les broutilles de Littérature et philosophie mêlées des pages étonnantes de verve, d’esprit ou de force. Pourtant, il faut bien penser à ces malheureux « gens pressés », douleur et fléau de notre siècle, qui n’ont le temps de lire — même de Hugo — qu’une douzaine de volumes. Que faudra-t-il sacrifier entre tant de chefs-d’œuvre ? A la question ainsi posée on ne répondra jamais. Alors, à la renverse, que sauvera-t-on, tout d’abord ? les Orientales, les Feuilles d’Automne, la première Légende des siècles, les Chansons des Rues et des Bois, la Fin de Satan, Dieu, voilà pour la poésie. Hernani, Ruy Blas, les Burgraves, voilà pour le théâtre. Notre-Dame de Paris et les Travailleurs de la mer, voilà pour le roman. C’est le cas de redire ici le « J’en passe et des meilleurs ». Mais déjà nos douze volumes sont loin. Alors finissons, puisqu’il est entamé, le second douzain : les Contemplations, les Châtiments, l’Année terrible, l’Art d’être grand-père. Pour la prose, la Préface de Cromwell (édition curieuse de Souriau, chez Lecène), William Shakespeare, les Lettres à la fiancée, Quatre-vingt-treize. Et il reste encore, pour un troisième douzain, fatal, les Misérables !
Résignons-nous donc à quelques clairières dans la silve aux cent arbres. D’autant qu’avec un homme tel que Hugo, il faut bien réserver une toute petite place aux éclaircissements. Lamartine et Musset n’ont guère besoin de commentaires, mais Hugo ! Plus la forêt est touffue, plus le forestier est utile. Pour la biographie, on recourra aux cinq volumes d’Edmond Biré : Victor Hugo et la Restauration, etc. (Perrin) ; et si le poète n’en sort pas toujours à son avantage, on ne s’en prendra pas au biographe. Pour la critique, consultez, si vous les avez sous la main, et par simple curiosité, les articles exaspérants de Gustave Planche dans la Revue des Deux Mondes, ou le Dictionnaire des métaphores de Victor Hugo qui vous donne envie de le refaire complet, et de préférence aux critiques des professionnels, les deux très curieux volumes de Renouvier, Victor Hugo le poète, Victor Hugo le philosophe (Colin), celui-ci surtout où l’on a joie à voir un « autorisé » rendre justice à un génie philosophique que quelques sottises politiciennes auraient dû ne pas faire méconnaître.
Henri de Régnier au sortir de Victor Hugo, Lamartine n’étant pas encore bien loin à l’horizon, on ne sera pas trop dépaysé. La poésie de Tel qu’en songe ou du Salut à l’étrangère semble avoir jailli au confluent des Méditations et de la Légende des siècles. L’œuvre — qui se continue — du poète contemporain, n’étant pas encore trop volumineuse, peut se suivre en entier. A faire un choix, on élira les Poèmes anciens et romanesques et qui les a lus dans les deux éditions successives, s’amusera à comparer les retouches qui clarifièrent le primitif sibyllin : « Les sables qu’être roux sont leurs seules automnes », par exemple devenus : « Les sables roux qui d’eux ont leurs seules automnes ». Mais on ne s’en tiendra pas là, et on assistera encore, à tout le moins, aux Jeux rustiques et divins. Cela ne fait que deux volumes de vers. Quel jeune homme, « ayant l’âme un peu bien située », trouverait que c’est trop ? Comme prose, la Canne de jaspe d’abord ; c’est un des plus précieux écrins de notre littérature, et, parmi les joyaux qui y reluisent, « le Trèfle noir », un des plus étranges, et des trois gemmes qui le composent, « Hertulie ou les messages », une perle-fée. Ajoutez, pour varier, un volume de critiques, Figures et Caractères. Et cela ne fait que quatre petits, en somme, livres in-18 (Mercure de France).
L’œuvre en vers de Baudelaire n’exigea qu’un volume. Le moins métromane des hommes serait donc sans excuse de ne pas en faire le tour. L’édition Calmann-Lévy est d’un négligé regrettable, mais elle contient la riche étude de Théophile Gautier, en préface, et en appendice quelques bonnes pages de Barbey d’Aurevilly. Les Épaves sont aujourd’hui de rencontre assez fréquente sur l’océan des livres ; il est probable qu’on voudra les sauveter, bien qu’à l’exception d’une pièce ou deux, Lesbos et Femmes damnées, elles n’ajoutent pas grand’chose à la gloire poétique du maître. Par contre les Poèmes en prose sont à comparer au très précieux Gaspard de la Nuit, d’Aloysius Bertrand (Mercure) ; à lire aussi les Paradis artificiels dans le même volume, et encore les Curiosités esthétiques et l’Art romantique. On laissera de côté, mais à portée de la main, vous verrez tout à l’heure pourquoi, sa traduction de Poe. Cela ne fait qu’une demi-douzaine de livres environ.
Alfred de Vigny n’en a pas autant. Un volume de poésie, un de théâtre, un de notes personnelles, trois romans, et ces six volumes s’obtiennent pour quelques francs chez leur éditeur. Quel homme serait assez prosaïque pour, s’il ne les a pas encore, ne pas les acquérir sur-le-champ ? Il y a d’autres grands poètes qu’on sait qu’on ne relira guère. Vigny, lui, est un compagnon fidèle. A de certains jours, le besoin est irrésistible de revoir la Mort du loup ou la Colère de Samson. Et le prosateur n’est pas moindre. Conçoit-on un officier qui n’ait pas lu Servitude et grandeur militaire, ou un écrivain qui ignore Stello ? Je me défierais encore d’un jeune homme qui ne connaîtrait pas Cinq-Mars, et je me détournerais de celui qui, en lisant le Journal d’un poète, ne murmurerait pas : Voilà mon journal à moi aussi ! Beau et triste livre où, à chaque page, chatoie quelque orient douloureux : « L’honneur, c’est la poésie du devoir. » Ou encore, « L’amour est une bonté sublime. Aimer, inventer, admirer, voilà ma vie. » Ce journal n’est d’ailleurs qu’un faible extrait du grand mémorial de Vigny ; c’est Ratisbonne qui fit le choix posthume ; on s’étonne qu’Alfred de Vigny ait choisi pour exécuteur testamentaire ce versificateur puéril que la famille du poète, dès le jour de l’agonie, dut « rappeler aux convenances ».
Enfin Balzac dont il faut faire l’ascension jusqu’au bout. « Marche ou crève ! » On ouvrira un volume de la Comédie humaine, n’importe lequel, et si la lecture en est un peu pénible, celle du tome qu’on prendra ensuite semblera aisée, et le livre suivant se dévorera, et le dernier sera exterminé avant, certes, la fin des douze mois. L’on comprendra alors que MM. Christophe et Cerfbeer aient publié un Répertoire alphabétique des personnages (il y en a plus de mille) de la Comédie humaine ; et l’on regrettera que M. Barière, au lieu de rédiger un volume de résumés, qui ne dispenseront personne, j’espère, de lire le Maître, n’ait pas dressé une chronologie historique des événements racontés, ou une table philosophique des principales idées de l’œuvre. Ces détails bibliographiques sont utiles. Balzac est un monde, et quand on parcourt un monde, on est excusable de demander un guide. On recourra donc, et sans oublier les travaux critiques de M. de Spoelberch de Lovenjoul (Autour de Balzac, 1 volume, C. Lévy), pour les détails, à Edmond Biré (H. de Balzac, 1 volume, Garnier), pour les confidences, au maître lui-même (Lettres à l’Étrangère, et autre Correspondance), pour le jugement d’ensemble à l’admirable prévision de Taine dans les Essais de critique et d’histoire (Hachette). Maintenant, faut-il penser à ceux qui reculeront devant l’œuvre intégrale, même devant la seule Comédie humaine, allégée des Œuvres de jeunesse, des Œuvres diverses, de la Correspondance, du Théâtre, quoique Mercadet soit là, des Contes drôlatiques pourtant si savoureux ? Oui, puisque j’écris ces pages justement pour eux, un peu dans l’intention traîtresse de les allécher en ne leur indiquant que deux ou trois volumes et les induire en un goût irrésistible de lire tous les autres. M. Marc Legrand mena un jour dans la Revue d’Europe (septembre 1900) une de ces enquêtes à la mode : Que restera-t-il de Balzac ? Et les avis furent divers et curieux, chacun répondant suivant ses goûts ; mais pourrait-on répondre autrement ? On ne verra donc, dans l’ordre que je vais suggérer pour la lecture à l’essai de la Comédie humaine, qu’une impression personnelle, et sans rien de canonique : Avant tout la Recherche de l’Absolu. Puis Louis Lambert, Séraphita, le Chef-d’œuvre inconnu. Ensuite les Parents pauvres, le Curé de Tours, les Employés. Encore le Lys dans la vallée, le Colonel Chabert, l’Interdiction… Je m’arrête parce que tout y passerait, et tout y passera si on a lu les huit ou dix volumes que j’ai indiqués.