Revenons aux poètes. Quand l’Alighieri descend aux Enfers, il a pour guide Virgile, mais à quelque distance, une autre ombre, pure quoique moins lumineuse, les accompagne. Un grand poète n’a jamais loin de lui son Stace. On sera donc en droit de doubler le sixain déjà dit d’une série parallèle, de plusieurs même, si l’on veut, que ne doublerait-on pas entre 18 et 24 ans ! De Lamartine on rapprochera le divin André ; d’Alfred de Musset, le bon Théo ; de Hugo, qui ? mettons Auguste Barbier, le poète des Châtiments n’aurait pas dit non ; d’Henri de Régnier, son frère d’armes, Vielé ; de Baldelarius, Verlanus nepos ; d’Alfred de Vigny cet autre amer Leconte de Lisle. Sera-ce assez ? Oui, pour les uns. Non, pour les autres. Mais comme ces autres, les amants des beaux poèmes, sont ceux qui nous sont chers, nous leur faciliterons la volupté du Beau.

Pour André Chénier on ne prendra pas l’édition Henri de Latouche, car on courrait risque de rendre à André ce qui est à Henri ; mais l’édition Becq de Fouquières (2 volumes, Charpentier) ou l’édition Gabriel de Chénier (2 volumes, Lemerre). Je préfère entendre gronder dans les Iambes vengeurs le nom de Fouquier lui-même plutôt que ce Bavus qui le dissimulait. Dire, grand Dieu ! qu’il y a encore de tristes âmes pour admirer « dans leur fange — ces bourreaux barbouilleurs de lois ! » Pauvre André, lui qui ne voulait pas « que des pontifes saints autour de son cercueil — de leur chant lamentable accompagnent son ombre » ; il a été servi à souhait ; mais, hélas, ce n’est pas « achevant de Vénus les plus doux sacrifices » que son âme « s’envola sans effort, et ne le sentit pas ». Chassons ces tristesses en relisant les douces Idylles et les tendres Élégies. « Riez, amis, nommez ma fureur insensée ; — vous n’aimez pas, et j’aime, et je brûle, et je pars — me coucher sur sa porte, implorer ses regards… » Pourquoi n’avons-nous pas une miniature de cette charmante Camille ? Était-ce bien Mme de Bonneuil ? Peut-être vaut-il mieux que nous la rêvions à notre guise. Du moins si elle fit souffrir le poète, ce ne fut pas comme cette frivole « jeune captive » au moment où venait « le messager de mort, noir recruteur des ombres — escorté d’infâmes soldats… ».

Mais, autour de Chénier, qui rangerons-nous pour faire cortège à Lamartine ? Peut-être quelques petits poètes du dix-huitième siècle, tels que ce Parny de qui l’influence n’est pas insensible, dit-on, dans les Premières Méditations. Plutôt quelques poètes du début du siècle suivant dont on trouvera les fleurs conservées dans les Anthologies, si on recule devant la fatigue de butiner dans trop de jardins : l’Élévation de M. de Fontanes, où M. de La Harpe désignait, de son petit index, les vingt plus beaux vers de la littérature française… « Où sur des harpes d’or l’immortel Séraphin — aux pieds de Jéhovah, chante l’hymne sans fin. » (On devait voir bientôt mieux que ça) ; la Chute des feuilles, de Millevoye ; la Prière du soir à bord d’un vaisseau, d’Esmenard ; le Crépuscule, de Chênedollé ; les Limbes (pas mal du tout, ma foi : « Comme un vain rêve du matin — un parfum vague, un bruit lointain — c’est je ne sais quoi d’incertain — que cet empire… »), de Casimir Delavigne ; l’Ange et l’enfant, de Reboul ; la Fermière, d’Hégésippe Moreau ; mais surtout vous n’oublierez pas ceux qu’on pourrait regarder comme les vrais Lamartiniens, Brizeux, dont la Bretagne — O terre de granit recouverte de chênes — garde fidèlement la mémoire, et ce Victor de Laprade, un peu obscurci aujourd’hui, mais dont devrait survivre un noble poème, Psyché.

Au calvacadour Musset j’ai donné pour écuyer Théophile Gautier. Quoique fondateur plus tard du Parnasse, son nom mérite, de préférence aux vagues Pétrus Borel et Philothée O’Neddy, de personnifier le clan des premiers romantiques. La Comédie de la mort, Albertus, les Émaux et Camées sont à lire à l’abord, ce n’est que la valeur d’un volume. Mais si l’on aime les vers brillants de ce « parfait magicien ès lettres françaises », comme le qualifiait Baudelaire, on achèvera le reste qui équivaut à deux autres. Reste la prose. Tout peut-être serait à connaître ici, mais las ! combien de milliers de pages cela ferait-il, et combien d’in-8o faudra-t-il, si quelque jour on entreprend l’édition complète de tout ce qui coula de cette plume féconde ? Sélectons, puisque c’est de nécessité. En première ligne le Roman de la Momie, le Capitaine Fracasse, Mademoiselle de Maupin, trois œuvres diversement remarquables. Ensuite, si l’on désire être documenté à fond sur le bon Théo, les autres Romans et Contes, goguenards ou non, les Voyages, aussi le Collier des jours de sa fille Judith. Pour voir vivre « le poussah torpide » mais parfois tonitruant, les conversations du dîner Magny bruissent dans le Journal des Goncourt.

Et avec Gautier tous les romantiques du corps de bataille, pour qui suffiront peut être les Recueils de morceaux choisis (Anthologie du dix-neuvième siècle, par exemple, 4 volumes, Lemerre), où l’on trouvera le Sonnet d’Arvers, l’Ode à la rime, d’Amédée Pommier, et autres pièces caractéristiques. Dans cette foule des poètes chevelus aimant à « boire l’eau des mers dans les crânes des hommes », faudra-t-il faire une bien large place à Sainte-Beuve ? Que ceux qui goûtent les Consolations ou les Pensées de Joseph Delorme répondent. Peut-être le vers de lui qui vaincra l’oubli sera celui où il sembla se peindre lui-même : « Un poète mort jeune à qui l’homme survit ». Mais pour jeune qu’on meure, il est déjà beau d’être né. Enfin, puisqu’il s’agit de caracoler sur la piste d’Alfred de Musset, où Sainte-Beuve se voyant sera tout de même un peu surpris de l’aventure, n’oublions pas cet autre Alfred, cet André Van Hasselt qui « lui ressemblait comme un frère ».

L’année suivante, Barbier seul, ai-je dit. Victor Hugo n’a pas encore désencombré le monde. Il est vrai que tout Barbier tient dans les Iambes, et peut-être tous les Iambes dans « l’Idole », et « l’Idole » elle-même dans l’apostrophe : « O Corse aux cheveux plats… » Ne condensons donc pas trop pourtant. Barbier a eu son heure de fanfare, qu’on l’écoute jusqu’à la dernière note, depuis la « Curée » dont le début a vraiment autant d’allure que « l’Idole » : « Oh ! lorsqu’un lourd soleil chauffait les grandes dalles… » jusqu’à Il Pianto même où se lira quelque beau morceau : « Dors, oh dors, Orcagna… » Deux petits recueils, un moyen volume, l’espace d’un matin, le jaloux Hugo nous le pardonnera… peut-être.

Nul ne s’étonnera de voir Vielé-Griffin accompagner Henri de Régnier. Ce sont les Dioscures du Symbolisme. Celui-ci est à celui-là ce que… mais la mode des parallèles est défunte. Bien que ce soit s’exposer à de réels dangers, si âpres sont les Vespuces, osons dire que c’est Vielé qui a été le Christophe Colomb de ces terres nouvelles que notre poésie s’annexa vers 1885 ; c’est lui qui inaugura le vers libre, la laisse rythmique à molles assonances ; il fut, depuis Ronsard, le plus grand créateur de formes poétiques de notre littérature et c’est justice que son nom soit mis en belle lumière. Son œuvre tient déjà une demi-douzaine de volumes, et elle se poursuit. Qui ne peut la lire tout entière doit prendre, du moins, ses premiers Poèmes et Poésies où se trouve cette pure merveille « la Chevauchée d’Yeldis » (Mercure de France).

Et avec Vielé-Griffin et Régnier ondulera, chatoiera, poudroiera et symphonera toute la cour de la Muse symboliste. Elle fait déjà noble figure dans l’histoire qui se cristallise. Toute cour a ses bouffons, comme toute école ses grotesques. Ceux de cette récente période s’effacent peu à peu, et ce ne sont plus que les justes œuvres qui rayonnent : les Poèmes (surtout les Petits poèmes d’automne), de Stuart Merrill, le Jardin de l’Infante, d’Albert Samain, les Poèmes, de Verhaeren, Une belle Dame passa, d’Adolphe Retté, le Pèlerin passionné, de Moréas, les Vitraux, de Laurent Tailhade, les Poèmes, de Le Cardonnel, et bien d’autres que je devrais citer, mais l’insuffisante chose qu’un sec défilé pour des poètes, et qu’on trouvera — pas tous malheureusement — dans les Poètes d’aujourd’hui, de Van Bever et Léautaud (Mercure de France). Si l’on voulait avoir une idée complète du mouvement poétique pendant les années 1890-1894 — la plus riche floraison de vers, je crois, que nous ayons eue depuis celle de la Restauration, et qui fut, comme celle-ci, desséchée par les bouffées de la politique — il faudrait recourir aux revues d’art et de littérature de cette époque : le Mercure, l’Ermitage, la Plume, bien d’autres encore où flamba tant d’enthousiasme. Le Parnasse fut loin de présenter une pareille « période d’assaut et d’irruption ». Prosodie, langue, vocabulaire, syntaxe, doctrine, tout fut alors renouvelé, et assurément bouleversé. Par suite de ce mélange des genres, entre le poète en vers et le poète en prose le passage, chez les symbolistes, est facile. Au besoin le Roman de Louis XI, curieux homme, de Paul Fort, le jalonnerait. Et dans ce nouveau domaine, ce sont d’autres noms à citer : les Reposoirs de la procession, de Saint-Pol-Roux, En décor, de Paul Adam, Sixtine, de Remy de Gourmont, Paludes, d’André Gide, ou encore de ces nouvelles qui donnent en raccourci tout un écrivain : la Panthère, de Rachilde, la Croisade des enfants, de Marcel Schwob, les Bains de Bade, de René Boylesve, Ubu roi, de Jarry ; mais déjà nous voici au théâtre. Le symbolisme a aussi le sien. Qu’indiquer ? Avant tout Maeterlinck au complet, toute une série de chefs-d’œuvre qu’enfin la musique — los à elle ! — a révélés au grand public, et aussi l’Arbre, de Claudel, ou Morteville, de Pottecher, ou les Cuirs de bœuf, de Polti, ou l’Hérésiarque, de… Mon Dieu qu’allais-je dire ?

Verlaine est assurément aussi personnel que Baudelaire, mais l’un et l’autre sont apparentés. Un catholicisme, d’ailleurs d’un goût étrange, les rapproche. Après le volume des Fleurs du mal, on lira donc les six ou huit volumes de l’œuvre verlainienne (Vanier). La maison Charpentier a bien donné un Choix de poésies en 1 volume dont pourront se contenter les simples dilettantes, les plus belles pièces s’y trouvant, notamment les admirables tercets, « O mon Dieu, vous m’avez blessé d’amour… » et les non moins étonnants sonnets, « Mon Dieu m’a dit : Mon fils, il faut m’aimer. Tu vois… » Mais on fera un petit effort dont on sera bien récompensé en lisant l’ensemble où le pauvre poète s’est révélé tout entier avec ses exquisetés et, hélas, avec tout le reste. Grand enfant qui, toute sa vie, joua avec le sérieux. François Villon, soit ; mais Villon ne mettait pas le parallèlement jusque sur le titre de ses livres. Mettons que ce ne fut là que gaminerie, et ne doutons pas qu’à l’heure suprême il ne se soit endormi réconcilié avec « la Rose immense des purs vents de l’Amour » ; son service funèbre coïncidant avec la veille de je ne sais quelle fête carillonnée, les cloches de Saint-Étienne, à la fin de l’absoute, s’éveillèrent et chantèrent la délivrance du Pauvre Lélian. On lira donc de lui tout si on n’a pas l’âme sévère, et il ne faudrait pas l’avoir ; si toutefois on l’a, Sagesse, d’une part, Fêtes galantes, la Bonne Chanson et Romances sans paroles, d’autre part, la valeur de deux volumes.

Autour de Verlaine, et pour continuer à faire honneur à Baudelaire, se grouperont ceux que Verlaine lui-même a appelés les « poètes maudits » et aussi ceux qui s’appelèrent, un peu faute à lui, les « décadents ». Les Poésies complètes, d’Arthur Rimbaud, viennent d’être éditées en 1 volume (Mercure) ; celles de Jules Laforgue aussi ; on joindra à celles-ci les Moralités légendaires. De Corbière, ce que tiennent les Anthologies sera, je crois, suffisant. Puisque Mme Desbordes-Valmore a été, je ne sais trop pourquoi, rapprochée d’eux, on prendra ses Poésies (Charpentier) dont quelques-unes ont un accent si pénétrant. Le moment alors sera bon pour connaître aussi Gérard de Nerval (1 vol., Mercure), qui, quoique de la génération de Hugo, a plus de rapports avec celle de Verlaine. Sur les « décadents » un livre devrait être écrit qui nous donnât quelques spécimens des excentricités alors commises, sans qu’il fût nécessaire de recourir aux plaquettes.