Dans tous les cas, ne doit pas être négligé le « florilège » que Stéphane Mallarmé a publié sous le titre Vers et Prose, chez Perrin. Il faut une heure pour lire ce mince volume et plusieurs semaines pour le comprendre. D’autant que l’édition est fautive, et que le vers déjà clair-obscur, « S’il a du talon nu touché — quelque gazon de territoire », devient tout à fait ténébreux quand talon est remplacé par talent. On s’attellera donc à Mallarmé comme on ferait à Lycophron ou à Euphuès, et ce genre de version française ne sera pas infécond en agréments. Pour s’aider, le fervent consultera diverses gloses d’ailleurs malaisées à trouver, ou parfois même, elles aussi, à comprendre ; une, fort secourable, se trouve dans le recueil d’articles que Teodor de Wyzewa publia sous le titre, Nos Maîtres, chez Perrin.

Enfin Leconte de Lisle fraternisera avec Alfred de Vigny. Ce furent deux nobles âmes à qui on n’aurait souhaité, chez Vigny, qu’un peu plus d’indulgence pour son temps, chez Leconte de Lisle un peu plus d’amour pour ses contemporains. Il leur a manqué ce qui a manqué à tous les stoïciens : quelques gouttes de cette tendresse qu’ont eue les Verlaine et les Villon, et qui les a faits chrétiens, alors que Vigny et Leconte de Lisle ne le sont pas, l’un, à la façon de Sénèque, l’autre, à la façon hélas de M. Pelletan. Mais « laissons ce discours » et laissons aussi l’Histoire populaire du Christianisme ; ce mince livret n’ajoute rien à la noble gloire du poète qu’exaltent les Poèmes barbares, les Poèmes antiques et les Poèmes tragiques. Le lecteur commencera par les premiers, sans trop s’étonner, dès le début, de l’orthographe Qaïn qui fut d’abord Kaïn et qui aurait tout aussi bien pu être Caïn comme chez Hugo ; mais il tâchera d’aller jusqu’aux derniers ; il n’y a peut-être pas dans notre langue de vers plus pleins que ceux des Erynnies. Malheur à celui qui ne les a jamais lancés à pleine voix et en pleine campagne, par un beau crépuscule !

Et ceux qui voudront honorer le chantre de « Moïse » et celui de « Klytaimnestra » ne le pourront mieux faire qu’en communiant avec les autres servants de la forme impeccable et impassible, vous devinez les Parnassiens. Ils furent une multitude. Le Parnasse contemporain contient une cinquantaine de noms. Mais déjà ce bataillon sacré s’éclaircit dans nos souvenirs, comme s’éclaircira la cohorte, qui nous semble encore si dense, des symbolistes. Dans une génération, que restera-t-il de la virtuosité inlassable d’Armand Silvestre ? On commence à distinguer les quelques petits étangs ou cascatelles qui subsisteront de ce raz de marée rythmique : les Odes funambulesques, de Théodore de Banville (poésies complètes, 6 volumes, chez Charpentier), les Humbles, de François Coppée (poésies complètes, 2 volumes, chez Lemerre), et les Trophées, de José-Maria de Heredia, lesquels, quoique dressés beaucoup plus tard (Lemerre), commémorent la pure gloire du Parnasse.

De leurs frères, quelques pièces seront sauvées par les recueils de morceaux choisis, ce qui permettra à leurs fidèles de s’attrister avec raison. Sully Prudhomme a assurément fait autre chose que le Vase brisé, et Léon Dierx autre chose que Lazare, et Jean Richepin autre chose que la Requête aux étoiles, et Joséphin Soulary autre chose que le sonnet des Deux cortèges. Mais c’est déjà joli quand de nous il reste quatorze vers. Ce minimum surnagera-t-il de Catulle Mendès, de Rollinat, de Haraucourt ? Souhaitons-le, et pour cela réconcilions-nous avec les Anthologies qui, en elles-mêmes, correspondent un peu à l’esthétique d’une cuisinière saccageant un jardin pour faire un bouquet, ou d’un conservateur de musée tenant à offrir aux bourgeois son « salon carré ». Et dans ces anthologies, souhaitons qu’on n’oublie pas l’Archet, de Charles Cros, le Dernier Hiérophante, de Louis Bouilhet, le Cri, de Mme Ackermann, Diane et Saint-Hubert, d’André Lemoyne, les stances « Je crois que Dieu, quand je suis né… », de Charles Read ; ce serait dommage de ne pas ajouter le Noël pour marionnettes, de Maurice Bouchor, quelques chansons de Raoul Ponchon, et quelques vers de Gabriel Vicaire ou d’Emmanuel des Essarts.

Je m’arrête, parce qu’il faut bien s’arrêter, mais que de titres j’ai encore sur les lèvres ! Heureusement ceci n’a aucune prétention au catalogue. Un jeune homme vraiment amoureux des beaux vers ne se contentera pas des quelques (une cinquantaine pourtant) poètes dont je viens de piquer les noms aux ailes étendues sous mes vitrines. Il sera insatiable, et il ira, probablement, à la découverte, de lui-même, au hasard de la bonne aventure. C’est ce qu’il fera de mieux. Qu’il lise des inconnus ; ce sont peut-être ceux qui lui réservent les émotions les plus exquises ! Je me souviendrai toujours de mon ravissement quand un hasard me révéla Mme Desbordes-Valmore, à une lointaine époque où personne encore n’avait divulgué son talent. Au surplus les poètes sont discrets, ils n’accapareront pas tout votre temps. A l’exception de Victor Hugo, le colosse, ils se sont presque toujours contentés de trois ou quatre volumes pour leurs œuvres complètes. Et quelques-uns parmi les plus grands, Vigny, Baudelaire, Chénier, Mallarmé, Heredia, n’en ont voulu qu’un seul. Il restera beaucoup de journées pour les explorations, pour les réhabilitations. Que de négligés qui attendent mélancoliquement leur heure ! Le grand Ronsard a bien patienté deux cents ans. Et sans parler de ces criantes injustices à réparer, que de douces charités à faire ! Un nom de poète me vient à l’esprit, en ce moment, que je n’ai, pas plus que d’autres, pensé à citer, pourtant un poète point ancien, qui eut son heure de célébrité, qui siégea à l’Académie française à côté de Hugo, et qui s’est effondré dans le plus silencieux oubli : je crois n’avoir jamais lu son nom, dans un livre ou un article quelconque, depuis une douzaine d’années ; c’est Autran. On ne l’a même pas rappelé à propos de la Mer, de Richepin. Cependant certaines de ses pièces ont de la couleur, Endoume que j’ai retrouvé dans le Recueil Godefroy, Naufragés, le Fond de l’Océan qui devraient être aussi scaphandrés. Encore le pauvre Autran est-il habitué à l’oubli, mais tel autre, dont la gloire éclipsa toutes celles de son époque et que j’ai oublié aussi, Béranger ! Ne siérait-il pas, même eût-on peu de goût pour le genre, de fredonner, à titre de document, une demi-douzaine de ses chansons : le Roi d’Yvetot, la Bonne Vieille, le Dieu des bonnes gens, le Vieux drapeau, Souvenirs du peuple, Waterloo ? Enfin, il faut réserver quelque place pour ceux qui arrivent, et ceux qui arriveront, car le génie poétique de France, espérons-le, n’est pas près de s’éteindre. Déjà, depuis la génération symboliste proprement dite, des noms nouveaux se sont allumés, Francis Jammes et Charles Guérin, par exemple. Qu’on aille vers leur lueur et vers celle de leurs frères, puisque c’est à la poésie de ses contemporains immédiats que chacun est le plus sensible.

Donc je résume ces six années de poètes ; 18, Lamartine, André Chénier, Brizeux, Laprade et les élégiaques de la Restauration. 19, Alfred de Musset, Théophile Gautier, Sainte-Beuve et les poètes chevelus du romantisme. 20, Victor Hugo avec, pour Pylade, Auguste Barbier. 21, Henri de Régnier, Vielé-Griffin et les symbolistes. 22, Baudelaire, Verlaine, Mallarmé et les décadents. 23, Alfred de Vigny, Leconte de Lisle, Heredia et les parnassiens.


A côté des poètes, les romanciers, et d’abord les Français. Ici encore celui pour qui j’écris ces notes connaîtra assurément bien d’autres livres que ceux dont les titres suivent. Chaque saison paraissent deux ou trois volumes « qu’il faut avoir lus », paraît-il. On les ouvrira, mais sans négliger ceux qui n’ont pas droit à la bande « Vient de paraître ». Si l’on veut même ne pas se découvrir, au bout de quelques années, trop de lacunes, il faudra s’astreindre à un certain ordre, sinon à celui que je dispose et qui n’a rien de fatidique, du moins à un qu’on se fera à sa guise, mais représentatif et compréhensif. Il n’est certes pas question de lire tout ce qui a paru d’intéressant dans le monde de la fiction pendant le dix-neuvième siècle, mais de connaître les principaux chefs-d’œuvre, et peut-être même d’un, Balzac, l’œuvre complète.

Voici donc ceux que je propose : 18, Sand ; 19, Feuillet ; 20, Mérimée ; 21, Chateaubriand ; 22, Flaubert ; 23, Zola ; 24, Stendhal, en sus de Balzac déjà nommé. Donc, non plus ici, je ne suis l’ordre chronologique. George Sand et Feuillet passent les premiers parce qu’ils me semblent convenir à de tout jeunes gens épris de pur romanesque. Pour goûter Mérimée, Chateaubriand et Flaubert un peu plus de maturité d’esprit est nécessaire. Stendhal, pur psychologue, doit venir en dernier lieu.

George Sand a écrit plus de cent volumes. On ne les lira pas. Il suffira à chaque changement de pâturage de « cette terrible vache à écrire », comme disait Nietzsche, d’en ruminer un, et le total finira par être rassasiant. Pour les romans du début (amour libre et passion fumante) Lélia ; pour ceux qui suivent (amour éthéré, lyrisme et sacrifice) Jacques ; pour ceux d’analyse psychologique, Mauprat ; pour les récits champêtres, François le Champi. Ce sont là, je crois, les quatre colonnes d’angle du monument de George. S’il vacille, on consolidera la première avec Indiana et Valentine ; la dernière avec la Mare au diable et la Petite Fadette, et l’on balustradera le tout avec l’Histoire de ma vie, ce qui fait déjà 12 grands fûts. A faire bonne mesure, vous prendrez connaissance de Sand-Lamennais avec Spiridion ; de Sand-Pierre Leroux avec le Compagnon du tour de France ; de Sand-Chopin avec Consuelo ; de Sand-Flaubert avec le Marquis de Villemer ; de Sand-Feuillet avec Mlle de la Quintinie ; mais j’hésite à parler de ce que je connais mal et m’en tiens à la première douzaine ; que les vaillants aillent jusqu’à la grosse !