Comme pour les poètes, je donnerai à chaque romancier un cortège sympathique. Celui de George Sand sera composé des grands feuilletonistes et mélodramatistes de 1830 ; les amateurs du genre auront plus de cinq cents volumes sur la planche : Eugène Sue, Frédéric Soulié, Paul de Kock, Anicet Bourgeois, Ponson du Terrail, que de drôles de figures qui naissent à ces noms ! « Non, Rocambole n’était pas mort. Il avait su… » Et le Rodin du Juif errant ! Et le Szaffie de la Salamandre ! Et le Choppart du Courrier de Lyon ! Et le Buridan de la Tour de Nesle ! Pourtant, de Rodin à Buridan, nous montons. Encore un effort, et nous arrivons à quelqu’un qui, mal gré qu’on en aie, est mieux qu’un tisseur de ficelles et qu’un étireur de lignes, à Alexandre Dumas ! Mais hélas, ici, encore, c’est près de cinq cents tomes que nous avons devant nous ! Les écrivains de ce temps sont terribles. Du moins les poètes espagnols qui pondirent chacun dix-huit cents actes ne les imprimèrent pas, ce qui permet de ne pas y aller voir ; mais les volumes de Dumas sont là alignés à la parade : « Bonjour, les enfants ! — Bonjour, petit père ! » Dans cette armée, quel soldat faire sortir des rangs ? Pour faire trois heureux d’un coup, appelons, d’abord, les Trois Mousquetaires, d’autant qu’ils sont quatre avec ce brave à trois poils d’Artagnan, le mieux venu peut-être des innombrables fils de Dumas. Ensuite Monte-Cristo où vit réellement une idée, la puissance de l’or et la force de la haine. Encore la Reine Margot, Joseph Balsamo, le Chevalier de Maison-Rouge (avec les « suites » cela fait déjà plus de 40 volumes). On pourra ainsi repasser toute son histoire de France — une étrange histoire, mais la verve du conteur sauve tout — et puis Valois, Frondeurs, Roués, Montagnards, Sergents de la Rochelle, il y a si longtemps de ça ! peut-être qu’ils n’ont pas existé ailleurs que chez Dumas. Les gens qui prennent Clio au sérieux auront toujours la ressource de lire du grand amuseur autre chose, ses Mémoires (10 volumes), ses Impressions de voyage (35 volumes en tout) et son Théâtre (les 8 premiers volumes seulement) dont quelques œuvres, Henri III et sa cour, Antony, Charles VII chez ses grands vassaux, Mademoiselle de Belle-Isle, méritent attention (Calmann-Lévy).

Au sortir de la joviale exubérance d’Alexandre et de « la molle intumescence » de George, la discrétion de bon aloi et la psychologie de fin caractère d’Octave Feuillet plairont sans doute à notre lecteur de dix-neuf ans. Peut-être ira-t-il trop vite au Roman d’un jeune homme pauvre, mais ce ne sera que demi-mal, car ce romanesque-là, en dépit de tout, représente bien un temps. L’œuvre de Feuillet, quoique mesurée, tient encore ses deux douzaines de volumes. Si le lecteur n’a pas l’intention de tout achever, il commencera par Monsieur de Camors, l’œuvre forte ; ensuite, Julia de Trécœur viendra et l’Histoire de Sibylle à laquelle se pourra comparer Mlle de la Quintinie, de George Sand ; enfin la Petite Comtesse, le Journal d’une femme et la Morte. Ainsi l’on aura vu la moitié de son œuvre, à quoi les amateurs du genre joindront l’autre sans peine. Mais on ne négligera toujours pas son Théâtre, sinon les grandes pièces, du moins les proverbes et les comédies romantiques, Dalila, par exemple, d’un échevelé pathétique, ou Rédemption, ou encore ces charmants marivaudages, les Portraits de la Marquise et l’Urne. Toutes ces jolies petites œuvres sont réunies en deux volumes : le théâtre complet en a cinq (Calmann-Lévy).

Et Feuillet ayant mis en goût de passion tendre et de profondeur sentimentale, on en profitera pour faire un retour sur quelques douceurs d’autrefois qu’on n’aura peut-être pas grignotées derrière son dictionnaire au collège, et qu’il est bon pourtant d’avoir savourées en entrant dans la vie. D’abord les Lettres de la Religieuse portugaise : « Considère, mon amour, jusqu’à quel excès tu as manqué de prévoyance… » Six lettres, une cinquantaine de pages, la grande opale de la littérature amoureuse qui, à travers les siècles, relie Héloïse à Desclée. Comme on les imprime habituellement avec les Lettres de Mlle Aïssé, celles-ci suivront, elles sont touchantes. Et puisqu’on en est aux lettres d’amour, on ira chercher dans la Femme au XVIIIe siècle, de Goncourt, l’étonnante lettre de Mme de la Popelinière au duc de Richelieu, une des plaintes les plus émouvantes qui soient jamais sorties de lèvres amoureuses. On pourra d’ailleurs s’éviter cette recherche et bien d’autres en lisant le recueil que M. Émile Pierret a publié chez Perrin sous le titre : les Amantes célèbres.

Mais une fois dans ce monde défunt, parfumé d’iris et froufroutant de falbalas, vous ne vous en tiendrez pas là. Comprend-on un homme qui n’aurait pas pleuré avec le chevalier Des Grieux ? Vous lirez donc Manon Lescaut en vous rappelant, bon sujet d’oraison sur la gloire littéraire, que l’abbé Prévost a écrit de plus une quarantaine de volumes dont personne ne sait les noms. Si ces aventures semblent trop orageuses au promeneur chaste, qu’il se purifie l’âme avec Paul et Virginie, autre lecture indispensable. Et pour compléter la triade, qu’il prenne la Princesse de Clèves de Mme de la Fayette, qu’il est moins permis encore, pour un délicat, d’ignorer.

Ce n’est certes pas qu’il n’y ait rien d’autre à connaître dans la littérature romanesque de l’ancienne France. Si le lecteur veut ajouter à ce qui précède quelques pages de l’Astrée ou du Grand Cyrus malcommodes à trouver dans les livres courants, ou les autres romans de Mme de la Fayette, ou le Télémaque, ou Marianne et le Paysan parvenu, de Marivaux, il aura pleinement raison et, ce qui vaudra peut-être mieux encore à ses yeux, ne le regrettera pas. Dans tous les cas un auteur qu’il ne faut à aucun prix oublier, c’est Le Sage. Le Diable boiteux et Gil Blas sont de ces livres qu’on ne se pardonnerait pas d’avoir laissés de côté. Tout cela semble beaucoup. Qu’on fasse l’addition, c’est peu : six ouvrages obligatoires, et autant de facultatifs.

L’ironique Le Sage nous servira de pont pour atteindre Mérimée. Après une année de presque pur sentimentalisme, de Mme de la Fayette à Feuillet, on prendra plaisir au sourire sardonique de l’auteur de Colomba. Autre avantage : son œuvre, non compris les livres d’histoire et d’archéologie, est brève ; à la rigueur quatre volumes nerveux et musclés suffisent : Colomba, Carmen, la Chronique de Charles IX et les nouvelles réunies sous le titre Mosaïque. Or ceci est précieux, car cette année, on s’en souvient, est celle de Hugo. Si l’on veut avoir raison des cinquante ou soixante volumes du Maître, il ne restera pas grand temps pour les autres. Pourtant il faudra tâcher de lire en outre, de Mérimée, le Théâtre de Clara Gazul, cette amusante mystification, et surtout sa Correspondance (Lettres à une inconnue, à une autre inconnue, à Panizzi, à d’autres encore) qui montre, une fois de plus, que l’ironie est le masque fréquent de l’affectuosité. C’est quand on voit l’égoïsme olympien de tant de gens ruisselants de tendresse verbale qu’on apprécie la fidélité discrète de Mérimée, capable de tout pour ses amis, jusqu’à y aller de son « j’accuse ! » lui aussi, pour un Libri ! et à faire bel et bien sa prison au lieu d’enjamber la frontière. En somme ce grand faux-sceptique a tout pris au sérieux, même sa patrie, puisqu’il est mort de l’année terrible, et la postérité l’en récompense en le prenant au sérieux à son tour. Bon écrivain et bon psychologue, aussi à l’aise dans son frac de Compiègne que dans son cache-poussière d’inspecteur des beaux-arts, aimé des braves gens, estimé des connaisseurs, détesté des sots, sa part est enviable.

Puisque la place au soleil est mesurée, si vaste est le feuillage de Hugo, « de cet arbre si grand — qu’un cheval au galop met toujours en courant — cent ans à sortir de son ombre » — nous ne saupoudrerons l’alentour de Mérimée que de quelques grains de sel d’ironistes, Paul-Louis Courier, par exemple, qui tient tout entier en un livret (du moins, prendre une édition où ne manque pas la Conversation chez la comtesse d’Albany, autrement intéressante que la Lettre à M. Renouard). Faut-il ajouter un pamphlet de Timon, ou une « guêpe » d’Alphonse Karr ? c’est peut-être leur faire beaucoup d’honneur. Et est-ce la peine de connaître, du Joseph Prudhomme, d’Henri Monnier, ou du Jérôme Paturot, de Louis Reybaud, autre chose que les silhouettes qui restent d’eux ? Si oui, qu’on leur joigne, en attendant Homais qu’on trouvera ailleurs, la Famille Cardinal, de Ludovic Halévy, et Tribulat Bonhomet, de Villiers de l’Isle Adam. Et qu’on pousse jusqu’à notre temps pour rejoindre trois sourieurs qui ne le cèdent à personne : Anatole France dont quelques volumes sont exquis, la Rôtisserie de la reine Pédauque, le Crime de Sylvestre Bonnard et l’Orme du Mail, Maurice Barrès avec qui on visitera le Jardin de Bérénice et le pays natal des Déracinés, et enfin Jules Renard, aux sourires pincés, père de Poil de Carotte et de l’Écornifleur. Cela fait, avec Mérimée, de douze à vingt-quatre volumes. Pour une année d’hugolâtrie, c’est tout le possible.

Par contre, l’année d’après étant éclaircie du côté poètes, profitons-en pour inscrire à la colonne prose Chateaubriand. Trente-six volumes, qu’on devrait lire tous, absolument tous. Hélas, la journée est courte et le plus admirable style peut ne pas plaire à tout le monde. Mais, qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas, il y a de ces livres qu’il serait criminel de n’avoir pas ouverts ; d’une part : Atala, René, le Dernier Abencérage et les Martyrs, et de l’autre part, le Génie du christianisme et les Mémoires d’outre tombe. Encore les Études historiques et l’Itinéraire de Paris à Jérusalem. Et cela fait déjà une quinzaine de volumes. Mais j’en sais beaucoup qui — avec raison — ne seront pas rassasiés. Amants de belles phrases, ils voudront encore se bercer avec les Natchez et le Voyage en Amérique. Épris de pensées graves, ils tiendront à connaître l’Essai sur les révolutions, qui ouvre la vie de Chateaubriand, la Vie de M. de Rancé qui la ferme, et ce livre brûlant comme la lave : De Buonaparte et des Bourbons. Préoccupés d’histoire, ils liront le Congrès de Vérone, et, curieux du dehors, l’Essai sur la littérature anglaise. Il n’y a guère, en somme, que les œuvres politiques qu’ils pourront laisser de côté, en pensant à l’effet que fera, dans cinquante ans, la cuisine de nos politiciens à nous, quand celle de Chateaubriand nous ragoûte si peu ! Faudra-t-il, à l’œuvre du grand homme, ajouter quelques livres de commentateurs ? Ce n’est peut-être pas la peine. MM. Bardoux et Pailhès nous apprendront-ils beaucoup plus que nous ne devinions par Chateaubriand lui-même sur Mme de Beaumont, Mme de Custine et tant d’autres qui voulurent consoler le grand ennuyé ? Du moins qu’on goûte leurs tartines de préférence au verjus aigrelet de l’aigrelet Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire. Je vois dans les catalogues un ouvrage dont le titre m’attire, les Conversations de M. de Chateaubriand, de Danielo, 1864 ; ne l’ayant pas lu, je n’ose le conseiller.

Et l’œuvre du Père du dix-neuvième siècle étant énorme, on se contentera, pour l’honorer, de quelques points lumineux à disposer en constellation palpitante autour de ce Sirius flambant de clarté. L’Adolphe, de Benjamin Constant, et l’Obermann, de Sénancourt, d’un côté ; Delphine et Corinne, de Mme de Staël, de l’autre. Chateaubriand est source à la fois de poésie et d’analyse ; on pourra donc encore lui rattacher à la fois les récits-poèmes d’un romantisme effréné, comme les Diaboliques, de Barbey d’Aurevilly, et les études d’une minutie laborieuse, comme Volupté, de Sainte-Beuve. De là, par tels échelons que le Dominique, de Fromentin, il sera aisé d’arriver à nos psychologues contemporains, l’Abbé Tigrane, de Fabre, Meta Holdenis, de Cherbuliez, le Disciple, de Paul Bourget, les Morts qui parlent, de M. de Vogüé. Et qu’importe que plusieurs de ces rapprochements soient un peu tirés par les cheveux ? On ne compare bien que ce qui diffère, et, si, après Chateaubriand, on ne pouvait lire que Marchangy, mieux vaudrait encore relire Chateaubriand lui-même.

Encore n’ai-je pas nommé, le réservant pour la bonne bouche, celui qui, mieux que Melchior de Vogüé, pourrait être regardé comme le vrai petit-fils de Chateaubriand, par son style, par son exotisme, par sa mélancolie, je veux dire Pierre Loti. Toute son œuvre, à lui aussi, serait à connaître, car le décor changeant à chaque volume, rien ne se répète ; à tout le moins, qu’on lise le Mariage de Loti, Pêcheur d’Islande et Mon frère Yves. Mais cela fait déjà plus de douze étoiles à notre constellation « la Chevelure d’Atala ».