Flaubert régnera sur l’année suivante. De lui tout est à déclamer à haute voix dans son fauteuil, sauf le théâtre et les opuscules. Flaubert n’est lui-même qu’écrivain, dans ses grands atours, ou homme dans le débraillé de sa correspondance. Vous lirez donc non seulement Madame Bovary, mais, malgré sa lenteur parfois un peu pénible, l’Éducation sentimentale ; et non seulement Salammbô, mais, en dépit de son tourbillon par moments effarant, la Tentation de saint Antoine ; et vous n’aurez garde de laisser ses Trois Contes qui résument son talent si divers, et encore moins d’oublier Bouvard et Pécuchet, le livre le plus ironiquement écrasant qui ait été écrit depuis Don Quichotte, comme la Tentation est la synthèse la plus forte qui ait paru depuis le Faust de Gœthe, comme Salammbô est l’évocation la plus colorée qui ait été publiée depuis les Martyrs. Et si le temps presse, vous laisserez là le reste des œuvres imprimées pour picorer la Correspondance, surtout les lettres à George Sand. Sur l’homme même sont à consulter les Souvenirs littéraires de Maxime du Camp et le livre récent de M. René Dumesnil.
Flaubert, ce n’est guère qu’une douzaine de volumes, et Baudelaire, que je mis à son parallèle, une demi-douzaine. Il restera donc, cette année-ci, quelque temps disponible. Profitons-en pour explorer la littérature dramatique de la seconde moitié du siècle. Celle de la première moitié, on l’aura forcément repérée en lisant Hugo, Balzac, Vigny, Musset, Dumas. Mais la suivante, on l’ignorerait si on n’allait pas la chercher spécialement chez Dumas fils et chez quelques autres. Là encore, le lecteur ne s’ordonnera pas les œuvres complètes ; à six ou douze volumes par auteur, cela ferait vite la centaine ; il se contentera de lire les pièces typiques. De Dumas fils, incontestablement le plus vigoureux, et à qui il n’a manqué, pour monter au point où plus tard s’éleva Ibsen, que la préoccupation de la chose religieuse (l’asphalte du boulevard est à ceci, il est vrai, si étrangère !), de Dumas fils, dis-je, le Demi-monde, la Visite de noces, la Femme de Claude, Monsieur Alphonse. D’Émile Augier, moins profond, moins spirituel, moins haut d’esprit, mais assez bourgeoisement roublard, les Effrontés, le Fils de Giboyer, Maître Guérin, le Mariage d’Olympe. De Sardou, dont l’habileté va parfois plus loin qu’on ne dit, La Tosca, la Haine, Rabagas. Faut-il ajouter ces pièces qui ne semblent pas vouloir quitter l’affiche, le Gendre de M. Poirier, de Sandeau, ou le Monde où l’on s’ennuie, de Pailleron ? Nommera-t-on encore Labiche dont les dix volumes peuvent vous guérir de dix jours de spleen, et ce n’est pas là un mince éloge ? Et Meilhac parfois si fin, et Scribe toujours si ingénieux, et tant d’autres jusqu’à nos contemporains dont on ne peut nommer un seul, car ce serait se faire écharper par les autres ? En somme, la mine est abondante et quelques puits qu’on creuse cette année-là, on ne l’épuisera pas. Passons donc, rassurés, à la suivante.
Ici, c’est Zola qui trône sur une œuvre plus massive que celle de Flaubert, une trentaine de romans presque tous de 500 pages compactes. Ah ! l’Adolphe, de Benjamin Constant ! On ne les lira pas tous. Nulla dies sine linea n’est une devise bonne que pour Zola lui-même. Encore est-elle bonne ? Dans le tas, qu’extraira-t-on ? Tout d’abord la Faute de l’abbé Mouret, cette épopée vraiment forte, non luxurieuse mais luxuriante, l’Assommoir, cette restitution de la verveuse vie faubourienne des « sublimes », et Germinal où la foule hurle et roule comme une bête monstrueuse. Ces trois romans dispensent à la rigueur du reste. Si, toutefois, il vous plaisait de lire autre chose, prenez Thérèse Raquin, consciencieuse planche d’anatomie morale, la Curée, un des romans du début, très travaillé, Une page d’amour où déjà le procédé s’étale, et Nana qui vaut mieux que son ancien succès de scandale. Et qui s’intéresse aux autres « Rougon-Macquart » continuera. Zola, quelques défauts qu’il ait, est très vigoureux et très désireux de se varier. Si la fatigue devient trop forte, on pourra se délasser avec les Contes à Ninon, il y en a de jolis. Par contre, les œuvres critiques et les livres politiques de la fin sont, je crois, à négliger, à moins qu’on ne veuille à son tour écrire sur l’homme une thèse intégrale.
On fera bien, dans tous les cas, de ne pas trop s’attarder à ces massifs volumes, car le temps manque, et cette année-ci, il faudrait rendre visite à quelques autres romanciers. Zola n’est pas seul de son temps, et peut-être si dans un ou deux siècles un roman subsiste de cette époque, comme Manon Lescaut du dix-huitième siècle, ce ne sera pas un des siens. Quel sera-ce ? Repassez dans un siècle ou deux, on vous le dira.
Peut-être un d’Alphonse Daudet. Tartarin dessine une caricature bien vivante. Les Rois en exil déroulent un poème d’une émotion bien intense, et où telle figure, Élysée Méraut, se dresse à une singulière hauteur. Sapho tisse une histoire bien poignante et si vraie, ou vraisemblable ! Et l’Évangéliste révèle une étude psychologique d’une profondeur qui n’a pas beaucoup d’égales dans notre littérature. On pourrait citer d’autres romans du maître nîmois, mais le lecteur les trouvera de lui-même, depuis les Lettres de mon Moulin, cette série d’exquises chosettes, jusqu’à ce bloc-notes, au titre un peu malheureux mais au fond substantiel, Mon père et moi, de Léon Daudet.
Et ayant nommé Zola et Daudet, comment taire les Goncourt ? Il y a là une douzaine de savantes et délicates pièces montées, moitié des deux frères, moitié du survivant, qui seraient à déguster avec de petits cris de joie — tant pis pour l’indigestion finale ! Mettons toutefois à part Renée Mauperin pour la prestesse du récit et le vivant des caractères, Madame Gervaisais, étude d’intoxication religieuse qu’on comparera, catholique, à l’Évangéliste, protestante, et les Frères Zemganno, d’Edmond seul, curieuse transposition des deux auteurs dans le monde pailleté des maillots. A ajouter, si l’on veut, Charles Demailly, plaqué de portraits littéraires dont il est amusant de chercher la clef.
Et ce n’est pas tout, sans doute. Il y a encore tels romans de Champfleury ou de Feydeau, de Charles de Bernard ou d’Armand de Pontmartin qu’un érudit d’histoire littéraire voudra connaître ; et tels autres de leurs contemporains qu’on voudra parcourir par curiosité indirecte ; dans Hector Malot, qu’est-ce qui avait tant plu un moment à Taine, et dans Edmond About, qu’est-ce qui avait tant séduit ses contemporains ? Mais ceux qui ne cherchent dans la lecture que le plaisir du moment laisseront de côté ces petites devinettes, et à élire un dernier romancier de l’époque réaliste, ils choisiront sans doute Guy de Maupassant. Boule-de-suif, la Maison Tellier, les Contes de la Bécasse sont des pages qui devraient rester, semble-t-il, comme resteront les nouvelles de Mérimée.
Enfin, l’année de Balzac, on se contentera de Stendhal qui, complet, atteint bien encore ses 20 ou 25 volumes, mais dont il est permis de ne pas tout lire. A quoi bon connaître les « souvenirs d’égotisme » d’un homme dont l’âme fut foncièrement vilaine, fermée à tout ce qui est généreux ou affectueux ? Mieux vaut se borner à ses intenses romans psychologiques où tout le sert, jusqu’à sa sécheresse de style et son étroitesse de jugement. On lira donc en premier lieu le Rouge et le Noir, et puis la Chartreuse de Parme ; encore l’Amour et les Mémoires d’un touriste et l’on s’en tiendra là, à moins qu’on ne soit « stendhalien », auquel cas on commencera par agonir d’injures bien senties l’homme capable d’écrire sur le dieu ce qu’on vient de lire, et on se mettra à avaler tout ce qui reste, avec l’espoir que la bibliothèque de Grenoble n’a pas dit son dernier mot, et que M. Stryienski et M. de Mitty sont là-bas qui collationnent !
Tout au plus si, cette année-là tant chargée, à Balzac et à Stendhal, on pourra joindre un autre grand psychologue, pas beaucoup plus sympathique d’ailleurs que le sieur Beyle : le sieur Choderlos de Laclos. Les Liaisons dangereuses sont un des traités de perversion les plus frémissants qui aient été écrits. On s’amusera, si l’on a le loisir, à comparer le Valmont des Liaisons au Lovelace de Clarisse Harlowe ou à leur caricature le Szaffie de la Salamandre que je citais plus haut. Et si l’on a d’autres loisirs encore, à moins de louables scrupules moraux, on parcourra quelques moindres auteurs du même siècle et du même genre : Crébillon fils, Bésenval, Godard d’Aucourt, Louvet ; inutile d’aller jusqu’à Restif de la Bretonne, encore moins de sombrer dans la mare du marquis de Sade, cet imprévu descendant de la Laure de Pétrarque.
Et ainsi aurons-nous terminé le périple du roman français. (Rassurez-vous, il y a encore le roman étranger.) Non que nous ayons lu tout ce qui est à lire, si tant est que quelque chose soit à lire ; mais nous aurons noté le principal et indiqué l’accessoire ; abstraction faite des tout à fait contemporains où je n’essaierai pas, j’ai dit pourquoi, d’opérer un repêchage ! J’ai d’ailleurs certainement oublié bien des noms dans les générations précédentes ; coup sur coup me reviennent à l’esprit des livres divers, la Physiologie du goût, de Brillat-Savarin, les Contes de Nodier, l’Ane mort de Jules Janin, la Guerre du Nizam, de Méry. Et l’admirable Jules Verne dont je n’ai rien dit ! Je pense bien, pour l’honneur de mes lecteurs, qu’ils l’auront lu, sans qu’on le leur conseille, avant 18 ans. Encore pourquoi, quand j’ai cité Barbey d’Aurevilly, n’ai-je pas pensé à lui faire une petite cour spéciale, le Corbin et d’Aubecourt, de Veuillot, le Désespéré, de Léon Bloy, Là-bas, de J-.K. Huysmans, Cœur en peine, de Péladan ? Mais c’est retomber dans les contemporains que je m’étais interdits. Brisons là, et pour clore le voyage, résumons nos principales escales dans le « Pays du Tendre et du Violent ».