18, George Sand, Alexandre Dumas père et tous les feuilletonnistes de 1830 ; 19, Octave Feuillet, Le Sage et les lettres d’amour ou romans d’amour du dix-huitième siècle ; 20, Mérimée, Paul-Louis Courier et nos ironistes contemporains ; 21, Chateaubriand et le roman d’analyse psychologique, Mme de Staël et les romans à turban, Barbey d’Aurevilly et les romans à panache ; 22, Gustave Flaubert, Dumas fils et les auteurs dramatiques des années 60 et 70 ; 23, Zola, Daudet, Goncourt, Maupassant, les réalistes ; 24, Balzac, Stendhal et les psychologues du nouveau et de l’ancien régime.


Arrivons au roman étranger. On ne peut plus, on n’a jamais pu d’ailleurs, se confiner dans sa propre littérature. Pour se trouver bien chez soi, il n’y a rien de tel que de passer la frontière ; on a envie au retour, d’embrasser le douanier. Prenons donc nos passeports, nous avons à faire beaucoup de chemin ; si nous ne nous arrêtons guère en Allemagne ou en Espagne, nous devrons stationner en Italie, en Angleterre, aux États-Unis, en Russie et même en Pologne. Mettons dans notre valise quelques « Joannes » littéraires, le cinquième volume de l’Histoire de la littérature anglaise, de Taine, le Roman russe, de Melchior de Vogüé ; encore les Études de littérature européenne, de Joseph Texte ou les Écrivains étrangers, de Teodor de Wyzewa, et lançons-nous à l’aventure. L’itinéraire que nous proposons est tout facultatif. Quelqu’un désire-t-il commencer par les lointains et finir par les tout proches, il le peut. Si nous autres débutons avec nos frères d’outre-Manche et terminons avec nos petits cousins de Scandinavie et de Moscovie, c’est seulement parce que Walter Scott, par exemple, convient à un jeune homme de dix-huit ans, et que Tolstoï et Ibsen seront mieux appréciés par des lecteurs de vingt-trois et vingt-quatre ans. Ceci dit, voici l’indicateur des stations : 18, Walter Scott ; 19, Dickens ; 20, Hoffmann ; 21, d’Annunzio ; 22, Poe ; 23, Tolstoï ; 24, Ibsen.

C’est au sortir du collège, et même pendant le collège, quand on vibre au cor des légendes et qu’on croit à la couleur locale, qu’il faut lire Walter Scott. Tout entier ? Pourquoi pas, si on l’aime. Je sais bien que trente volumes, surtout quand il y en a d’autres que lui qui attendent leur tour de faveur, c’est un peu effrayant. On pourra donc se contenter des chefs-d’œuvre. Alors, lesquels ? Pour nous abriter derrière une autorité vénérable, répétons simplement les titres des sept romans auxquels Comte donna place dans sa bibliothèque positiviste : Ivanhoé, Quentin Durward, la Jolie Fille de Perth, l’Officier de fortune, les Puritains, la Prison d’Édimbourg, l’Antiquaire. S’il fallait n’en prendre qu’un, ce serait Ivanhoé, et s’il fallait en ajouter d’autres, ce pourraient être Rob Roy, Waverley, Lamermoor, ou plutôt ses œuvres en vers : le Lai du dernier ménestrel, la Dame du lac, Marmion, le Lord des Iles. Ne lisant qu’Ivanhoé par exemple, il serait juste de lui joindre la Dame du lac pour apprécier le poète comme le conteur.

Puisqu’on est à Melrose, bord de l’Écosse — et à ce propos quel heureux hasard pour un homme comme Scott qui n’a vécu que pour sa patrie, d’en porter le nom, — on en profitera pour pousser jusqu’à Gretna-Green où les forgerons étaient jadis si secourables et, passant la frontière, pour se faire une idée du roman anglais au siècle dernier.

On aura certainement lu, avant de sortir de classes, Robinson Crusoé et Gulliver. On les relira, d’autant qu’on ne les a peut-être connus, Gulliver surtout, que dans des résumés ad usum Delphini. Pour un jeune homme qui entre dans la vie, nulle lecture plus fortifiante que celle de Robinson. En partie, la grandeur anglo-saxonne vient de cet aliment donné aux boys d’outre Manche, comme une bonne part de nos défauts à nous vient de ce que nous nourrissons nos potaches avec les charmantes mais navrantes Fables de La Fontaine. Ceci dit, parce que Daniel de Foe a écrit le livre national de l’english-speaking race, on ne se croira pas tenu de lire la longue série de ses œuvres complètes qui d’ailleurs, sauf Moll Flanders (Ollendorff), n’ont pas été, je crois, traduites. Et quoique Gulliver soit un autre chef-d’œuvre, et Swift d’ailleurs bien supérieur à Foe, on pourra se dispenser de lire les écrits politiques ou moraux du terrible pamphlétaire, à moins d’une curiosité spéciale et d’une connaissance suffisante de l’anglais, puisque tous ses écrits, sauf le Conte du tonneau, sont restés dans leur langue originale. En tout cas on trouvera sur Swift des clartés fort brillantes dans le chapitre qui lui est consacré de l’Histoire de la littérature anglaise, de Taine, où se trouve traduite presque in extenso la fameuse « Modeste proposition pour empêcher que les enfants des pauvres en Irlande ne soient une charge à leurs parents ou à leur pays et pour les rendre utiles au public ».

Que lire encore ? le Voyage sentimental, de Sterne, et le Vicaire de Wakefield, de Goldsmith ? Oui, sans doute, bien que ces ouvrages ne nous semblent plus guère passionnants ; il y a beaucoup de livres de ce genre qu’on lit « par ordre » en étouffant un léger bâillement, on les lit pourtant parce que caractéristiques. Ceux-ci sont d’ailleurs brefs tandis que les romans de Richardson sont interminables ; qui aujourd’hui aura le courage d’aller jusqu’au bout de Paméla, de Clarisse Harlowe et de M. Grandisson, quand nous avons déjà quelque peine à achever la Nouvelle Héloïse ? Et cependant, il faudrait bien en lire un, Clarisse par exemple, à moins qu’on ne préfère tels autres romans du même temps : le Tom Jones, de Fielding, bien plus savoureux pour nous, le Roderick Random, de Smollet, et cette étonnante Histoire du khalife Vathek que Beckford écrivit d’abord en français, qui fit florès en anglais, et qui a été récemment republiée dans sa langue originaire avec une préface tarabiscotée de Stéphane Mallarmé (Perrin).

La littérature anglaise, on le sait, est aussi riche, si ce n’est plus, en romans que la nôtre, et l’année suivante sera accaparée par les grands romanciers classiques, Dickens et Thackeray en tête. Peut-être pourra-t-on profiter du temps qui restera libre cette année, surtout si on a reculé devant Tristram Shandy et Grandisson, pour prendre connaissance de quelques-uns de ces romans d’aventures ou de voyages dont on raffole à dix-huit ans, le Dernier des Mohicans, de Fenimore Cooper, par exemple ; (les œuvres complètes traduites tiennent 30 volumes, chez Garnier) ou la Case de l’Oncle Tom, de Mrs. Beecher Stowe (Hachette) qui, pour ne pas garder une place importante dans la littérature, a joué un rôle extraordinaire dans le monde, puisque la suppression de l’esclavage et aussi la guerre de Sécession en ont en partie résulté.

Dickens domine la campagne suivante. Ses œuvres anglaises forment une petite montagne, et celles qu’on a traduites en français une respectable colline. Si on ne peut les ascensionner toutes, il y en a plus de 25, on commencera par David Copperfield qui est probablement le chef-d’œuvre, et on continuera par Martin Chuzzlewit, et les Temps difficiles, soit déjà 5 volumes. Avec Pickwick, Dombey et fils, le Magasin d’antiquités, Olivier Twist, et Nicolas Nickleby, nous sommes à 15. C’est suffisant pour connaître un peu Dickens, et si on veut le connaître beaucoup, on n’a qu’à persévérer. Nulle occasion ne sera meilleure pour apprendre l’anglais, une fois qu’on sera arrivé aux romans non traduits ; la langue de Dickens n’est pas aussi latine que celle de Macaulay, mais si on la compare au style de Carlyle, elle est presque nôtre.

Dickens ne peut guère aller sans Thackeray. On lira d’abord la Foire aux Vanités (tous ces romans anglais sont très faciles à se procurer dans la collection rouge de chez Hachette à 1 fr. 25 le volume) ; et puis, le Livre des Snobs, Pendennis, Esmond. Mais Dickens et Thackeray ne suffisent pas ; il y a un troisième grand nom, George Eliot, à connaître. Tels de ses livres sont tout à fait classiques, comme Adam Bede, Silas Marner et Daniel Deronda, et ont eu autant d’influence sur nos propres romanciers que les meilleurs de Thackeray et Dickens.