Ce sont là les trois grands auteurs qu’on ne peut pas ignorer. Après eux, on peut aller un peu plus à l’aventure. Si l’on s’arrête à tort, le mal est moins grand. Au surplus, on aura raison presque toujours de s’arrêter, si touffue, si peuplée, si piaillante est la forêt des romans chez nos voisins. Je cite donc un peu au hasard, et sans descendre jusqu’aux années contemporaines : Aurora Leigh, d’Élisabeth Browning, Un amant, d’Émilie Brontë, Jane Eyre, de Charlotte Brontë, Sibyl, de Disraëli, les Contes étranges, de Nathaniel Hawthorne, Deux petits sabots, de Ouida, Westward Ho, de Kingsley, Woman in white et Moonstone, de Wilkie Collins, Trilby, de Du Maurier ; faut-il ajouter Julia ou les souterrains du château de Mazzini, d’Anne Radcliffe ? J’avoue que je commencerais à citer « de chic »…

Les Contes d’Hoffmann, encore un de ces livres qui font partie du patrimoine littéraire universel ! On le prendra pour centre des excursions qu’on fera, l’année d’après, en Allemagne. Excursions moins nombreuses qu’en Angleterre, ce qui se trouvera bien, cette année-là étant, on le sait, envahie par Victor Hugo, mais pourtant intéressantes, même en laissant de côté les poètes qu’on retrouvera par la suite.

Pour se mettre en goût, on pourra commencer par lire des Allemands d’origine française, l’Ondine, de La Motte-Fouqué, ou l’Homme qui a perdu son ombre, de Chamisso. Ensuite viendront les 2 volumes de Titan, de Jean-Paul Richter, traduits par Philarète Chasles. Jean-Paul est le type de l’humoriste allemand ; bien qu’il ne soit pas toujours à notre goût, il faut en faire la connaissance. Après, les Contes danois d’Andersen, les Contes des frères Grimm, les Récits villageois, d’Auerbach. Ces trois derniers recueils ainsi que la Blonde Lisbeth, fragment du Münchhausen, d’Immermann, un peu peut-être enfantins pour de grands jeunes hommes, mais si savoureux parfois ! Je sais des gens qui vont jusqu’à préférer Andersen à la Fontaine. Ajoutons encore Lichstenstein, de Hauff. Enfin quelques romans modernes, Doit et avoir, de Freytag, les Contes galiciens, de Sacher Masoch, la Femme en gris (Perrin) et l’Indestructible passé, de Sudermann (Lévy), l’Astronome, de Wildenbruch (Chamuel), Roméo et Juliette au village, de Keller (Borel), la Garde au Rhin, de Clara Viebig (Juven).

Autrefois on s’était épris du flamand Henri Conscience et on en a traduit plus de 60 volumes. Le meilleur ? « Devine si tu peux et choisis si tu l’oses ! » car je n’en connais pas un seul. Plutôt, si on veut apprécier la Flandre flamingante, lire les Aventures de Til Ulespiegel (Flammarion), de Charles de Coster ! Je n’ai cité que des œuvres mises en français, parce que la connaissance courante de l’allemand est rare chez nous. Au surplus, les œuvres traduites sont peu nombreuses. Pourquoi ? serait-ce parce que les romans allemands n’en valent pas vraiment la peine ? Si le lecteur veut en juger, il devra lire l’un d’eux dans le texte. Ce sera toujours cela de gagné pour la cause sacrée des langues étrangères.

Comme héraut des races latines, je propose Gabriel d’Annunzio, de préférence au classique Manzoni. On vibre davantage aux passions d’un homme de son temps. Quel de ses livres lire tout d’abord ? A mon sens les Vierges aux Rochers ; c’est celui où son ardent et mélancolique génie se révèle le plus purement. Ensuite le Triomphe de la mort et l’Enfant de volupté. Beaucoup n’auront pas besoin qu’on leur vante le reste, ils le liront tout entier jusqu’à la Ville morte, ce drame étrange dont le premier acte est si puissant. Les poésies ne sont pas traduites. Tant mieux, cela donnera peut-être à quelque fervent l’idée d’aller les lire dans le texte ; l’Intermezzo (étrange manie de cet écrivain si original d’avoir pris à d’autres presque tous ses titres) contient quelques pièces admirables, celle notamment qui ouvre le livre, et qui rappelle les beaux poèmes d’Henri de Régnier ou ceux d’Eugenio de Castro.

Manzoni, d’ailleurs, ne sera pas abandonné, parce qu’on aura lu d’Annunzio d’abord. Les Fiancés sont un de ces livres que la mère ne manque pas de conseiller à sa fille. Qu’on le commence dans l’original ; la langue est limpide ; au bout de quinze jours, si on sait, et on les sait vite, les éléments de l’italien, on le lira comme du français. On peut faire la même expérience avec un autre livre non moins classique, Mes prisons, de Silvio Pellico ; après une seule semaine, on sera étonné de la facilité avec laquelle on lit l’original, et on aura la satisfaction de pouvoir alors apprécier d’Annunzio mieux encore qu’à travers la traduction pourtant excellente d’Hérelle. Ce fut une vraie joie qu’éprouvèrent ceux qui lurent le Vergini delle rocce à leur apparition, et un vrai chagrin aussi, celui qu’ils eurent à voir la traduction tronçonnée qui parut dans la Revue des Deux Mondes.

Pendant longtemps on a traduit peu d’auteurs italiens. Il est à peine croyable qu’un livre comme Jacopo Ortis, de Foscolo, qui a eu tant de succès dans l’Italie d’il y a cent ans, soit si difficile à se procurer en français. De nos jours on semble moins négligent ; peut-être parce qu’autrefois tout Français lisait l’italien, alors que, depuis qu’on a mis les langues étrangères dans les programmes, personne ne les sait. Parmi les derniers romans traduits, je cite, un peu à l’aventure, Petit monde d’autrefois, d’Antonio Fogazzaro (Ollendorff), l’Automate, de Butti (Mercure), le Pays de cocagne, de Matilda Serao (Ollendorff), Teresa, de Nééra (Hachette). Un manuel quelconque d’histoire de la littérature italienne contemporaine complétera ici les indications.

On n’a pas non plus traduit beaucoup de romans espagnols, mais quelques-uns parmi ceux qui l’ont été méritent d’être lus. (M. Gomez Carrillo assure même qu’il vaut mieux les lire dans la traduction que dans le texte : que Charles-Quint lui pardonne !) Avant tous Terres maudites (la Barraca), de Blasco Ibañez (Calmann-Lévy) et Miséricorde, de Perez Galdos. On pourra s’en tenir là si on ne veut avoir qu’une idée de ce domaine. Mais si on désire l’explorer un peu mieux, on y joindra le Tricorne, de Alarcon, Une femme compromise, d’Eusebio Blasco, Sotileza, de Pereda, Pepita Jimenez, de Juan Valera, Marthe et Marie de Palacio Valdès. On a traduit aussi des romans du P. Coloma et de Mme Pardo Bazan.

Si l’on aime à collectionner les échantillons, on pourra se mettre de soi-même à la recherche d’un roman-type de chaque autre littérature. Il ne peut pas ne pas y avoir quelques œuvres à goût du cru chez les Portugais ou chez les Grecs, chez les Tchèques ou chez les Serbes, chez les Roumains ou chez les Turcs. Questionnez là-dessus Bikélas, Bachelin, William Ritter. Mais puisque nous sommes aux portes de l’Orient, il est une gigantesque sultane dont il faut avoir croqué quelques pralines, les Mille et une nuits. Le docteur Mardrus en poursuit la traduction complète et intégrale, ce qui n’est pas un pléonasme ; elle est d’un goût pimenté qui vous emporte la bouche au sortir de la dilution lénifiée du bon abbé Galland. Prenez un volume au hasard, et si Shéherazade vous agrée, poursuivez. Vous avez devant vous 20 tomes publiés ; l’Orient a des loisirs. L’Extrême-Orient aussi, le grand roman chinois, le Roman de la Chambre rouge, tient 24 volumes !

Avec Edgar Poe nous revenons à la « langue des oiseaux ». Nous aurions pu le mettre à la suite de Walter Scott et de Dickens, mais un ordre absolument méthodique n’est pas de rigueur, et la place où nous le renvoyons le rapproche de Baudelaire, son traducteur. On passera sans effort des « Poèmes en prose » et des « Paradis artificiels » aux Histoires extraordinaires et aux Nouvelles Histoires extraordinaires, qui contiennent quelques-unes des imaginations les plus fantastiques et les plus fortes de ce siècle. Les âmes simples tressailliront aux péripéties de « l’Assassinat de la rue Morgue » et du « Scarabée d’or » ; les esprits philosophiques méditeront les perspectives sans fin du « Colloque de Monos et de Una ». Trois autres volumes de Poe sont traduits (Calmann-Lévy) que les amateurs de frissons liront d’eux-mêmes sans qu’on les leur recommande ; jusque dans les Aventures d’Arthur Gordon Pym, luisent d’étranges épisodes, ainsi la rencontre du vaisseau pestiféré où, à l’arrière, un cadavre secoue la tête comme pour saluer au passage.