Un autre écrivain anglais est tout indiqué pour l’année de Baudelaire, Thomas de Quincey, dont on a traduit les Confessions d’un Anglais mangeur d’opium (Mercure). Les curieux de ce genre de rêveries les compareront, s’ils veulent, à des études plus récentes, l’Opium, de Bonnetain, ou Thulé-des-brumes, d’Adolphe Retté. Mais ce sont là sensations un peu toujours les mêmes. Il vaut mieux voir du nouveau, et la littérature anglaise de nos jours n’est pas en peine d’en fournir.
Voici l’Écossais Stevenson, qui alla mourir aux îles Sandwich, dont on a traduit le Cas du docteur Jeckyll (Plon) et Suicide Club (Calmann-Lévy). Et voilà l’anglo-hindou Rudyard Kipling, l’auteur du Livre de la Jungle (Mercure), cette merveille. Les animaux portent bonheur à ceux qui les aiment ; chaque dernier venu a semblé, à son heure, épuiser la matière, et toujours le suivant la renouvelle.
Et voilà encore l’anticipateur Herbert Wells (Mercure) qui, pour marcher sur les traces de Jules Verne, n’en a pas moins son très spécial mérite. On ne peut pas lire la Guerre des Mondes sans avoir le cauchemar plusieurs nuits de suite, ce qui donnera peut-être au lecteur le prurit de connaître aussi l’Ile du docteur Moreau et tout le reste. Jusque dans le recueil, un peu de bric et de broc, qui a pour titre les Pirates de la mer, il y a des nouvelles, « Dans l’Abîme » et « l’Étoile », dignes d’Edgar Poe ; d’autres, il est vrai, sont inférieures au Vamireh de Rosny. S’il lit la Machine à explorer le temps, qu’il compare cette vue de l’humanité dans dix mille ans à celle que M. Tarde a donnée sous le titre : Fragment d’histoire future. Puisque je parle de l’Adam à venir, je m’en voudrais de ne pas citer l’Ève future, de Villiers de l’Isle Adam, qui, bien qu’issue d’une conception tout autre, se rattache à l’edgarpoeisme. Que conseiller encore avant de quitter les « novellists » ? Le Portrait de Dorian Gray, d’Oscar Wilde (Savine), les Lettres d’amour d’une Anglaise, traduction Davray (Mercure), les Portraits imaginaires, de Walter Pater, traduction Khnopff ou son Marcus l’épicurien (Mercure), les Contes choisis, de Mark Twain, traduction Lautrec. Combien il y en aurait encore à citer ! Qu’on s’adresse à M. Arthur Symons…
C’est un nom lumineux qui éclaire l’année suivante, Tolstoï. Un siècle qui se ferme avec Tolstoï après s’être ouvert sur Gœthe, et qui d’ailleurs a produit Hugo et Balzac dans l’intervalle, ne donne pas une chétive idée de sa puissance. Le malheur, va-t-on peut-être objecter, c’est qu’il faut des mois et des années pour faire le tour d’un géant de la littérature, alors qu’un géant de l’art plastique est vu, compris et canonisé en quelques heures. On commence la publication des œuvres complètes de Tolstoï en français (P.-V. Stock) et le monument promet d’être de dimensions hautaines. Si un lecteur pusillanime était capable de prendre la fuite à la vue de cet amas de typographie, il faudrait le saisir au collet et ne pas le lâcher avant qu’il ait lu Maître et Serviteur, une nouvelle d’une centaine de pages à peine, qui ne dispense sans doute pas de lire tout le reste de son œuvre, mais qui donne bien la sensation du pur Tolstoï. Quant au lecteur moyen, celui qui veut bien connaître, mais sans excès de courbature, les grands écrivains, et qui, pour Tolstoï lui-même, nous accorderait un maximum d’une demi-douzaine de volumes, nous lui indiquerons quatre autres livres : La Guerre et la Paix, puissante épopée nationale, où l’âme russe se manifeste si intraitable de foi patriotique en dépit des effusions humanitaires de l’auteur, la Sonate à Kreutzer qui illustre d’une façon si poignante les théories restrictives en matière d’amour, la Puissance des ténèbres, drame formidable, et Anna Karénine, chef-d’œuvre de psychologie amoureuse. Comme de plus, tout Tolstoï est dans sa foi religieuse, il sera bon enfin de lire les Évangiles (Perrin), exposé bref de la façon dont il entend Jésus et le christianisme. Quant aux brûlots de polémique morale ou politique, ils sont innombrables, et parfois très remarquables. — Malheureusement le temps se fait pauvre et le roman russe est riche ; d’autres grands écrivains nous font signe.
Dostoïewsky d’abord. Crime et Châtiment domine de haut l’horizon non seulement de la littérature russe, mais même du roman européen. Si l’on ne doit lire qu’un ouvrage de Dostoïewsky, il faut commencer par lui, et si l’on en veut lire deux, il faut continuer par les Souvenirs de la maison des morts. On se procurera aisément les autres œuvres traduites, si on aime ce genre, d’une préoccupation morale plus intense encore que celle de Tolstoï qui, quand il compare son œuvre à celle de son aîné, qualifie son art à lui de « faux grand art » par rapport au « vrai grand art » de son rival.
Ensuite Gogol. Son grand roman, les Ames mortes, mérite, lui aussi, le nom de chef-d’œuvre. On ne peut pas plus l’ignorer que « Crime et Châtiment » ou que « la Guerre et la Paix ». Gogol est encore l’auteur de Tarass Boulba où vit toute l’Ukraine héroïque et turbulente, et du Reviseur, comédie satirique de la bureaucratie russe.
Puis Tourgueneff dont la saveur nous semble moins originale et qui pourtant est estimé très haut par les Russes, peut-être, il est vrai, parce qu’ils lui trouvent un goût de chez nous. Il vivait beaucoup en France et ne nous aimait pas trop au fond. Quand on publia ses réflexions, après sa mort, il y eut des surprises chez ses anciens amis parisiens. Comme spécimen de son talent, on pourra lire Pères et enfants ou les Mémoires d’un chasseur, traduits avec soin sous ses yeux.
Et ce n’est pas tout. Après Tourgueneff, il y aurait encore bien d’autres écrivains russes à connaître. On a eu raison de nous permettre de lire en français de Pissemsky, Mille âmes (Plon) ; d’Alexis Tolstoï, le Prince Serebriany (Ollendorff) ; de Maxime Gorki, l’Angoisse (Mercure) ; de Rouslane, le Juif de Sofievka ; et l’on peut ajouter à ces noms celui de Merejkowsky, l’auteur de la Mort des Dieux (Calmann-Lévy).
Sans être aussi riche que la russe, la littérature polonaise mérite mieux qu’une mention. Le succès, un peu inattendu, un peu disproportionné de Quo vadis a mis sur le pinacle Henry Sienkiewicz, lequel était loin, au surplus, d’être un inconnu. Son Bartek vainqueur, curieuse histoire d’un soldat de la Pologne prussienne amené au cœur de la France par la dernière guerre, avait été remarqué dès sa première publication, il y a une quinzaine d’années dans la « Revue des Deux Mondes ». On a traduit un peu à la hâte beaucoup de ses romans ; l’un d’eux, les Chevaliers de la Croix, trop mélodramatique à la fin, est chaud de patriotisme, et la chaleur c’est la vie pour les livres comme pour les hommes. Beau temps que celui des Jagellons, et où tout Polonais doit aimer à vivre en esprit, comme tout Espagnol au temps des Conquistadores, tout Italien au temps des Quattrocentisti.
Comme Tolstoï couvre son année, Ibsen obombre la sienne. En général les drames sont de lecture plus difficile que les romans ; il faut se mettre dans la tête les noms des personnages, deviner à demi-mot, suppléer aux jeux de scène, faire le travail qu’un bon conteur vous épargne. Qu’on s’efforce pourtant de lire ceux d’Ibsen, tous si possible, sinon presque tous. Fiords, glaciers, maëlstroms, le lecteur se fera vite au paysage. Les deux phares de cet océan de brumes sont Brand et Peer Gynt, l’idéal ibsénien dans tout son héroïsme, toute sa tension effrénée, et sa caricature, Sancho à côté de don Quichotte. Dans les autres drames d’Ibsen, ces deux tendances, ici séparées, se mélangent, et l’attirance étrange de l’œuvre s’en accroît. Qu’est au juste Solness le Constructeur ? un fou ou un héros ? et le Hialmar du Canard Sauvage ? Et le Rosmer de Rosmersholm ? Et que pense au juste Ibsen de la femme ? approuve-t-il Hedda Gabler ? absout-il l’envoûtement de la Dame de la mer ? a-t-il ironie ou pitié pour la Maison de poupée ? C’est ce côté énigmatique de son œuvre qui passionne. Ah ! que nous sommes loin du cliquetis de mots de Dumas fils, même de son froissement d’idées ! On comprend pourquoi je disais que chez le maître norvégien tout était à lire. Jusque dans les Prétendants à la Couronne éclate une admirable transposition de la foi ibsénienne. Mais si parmi tant de chefs-d’œuvre il fallait, après Brand et Peer Gynt, en citer un de préférence, je nommerais l’Ennemi du Peuple, où la grande âme ariste du maître se manifeste dans toute sa force véhémente et ironique (vous comparerez ici le Stockmann d’Ibsen au Zarathoustra de Nietzsche ou au Prospéro de Renan), et tout en m’éloignant, je vous jetterai encore un chef-d’œuvre, celui-ci moins connu des snobinettes, Empereur et Galiléen, l’histoire de Julien y servant de prétexte à l’évocation du plus grand conflit religieux qu’ait connu l’humanité.