Comme on pense bien, autour de la « terre nouvelle » d’Ibsen, on explorera tout l’archipel du nord. De Bjœrnson, frère tantôt ami, tantôt ennemi d’Ibsen, il suffira de connaître, mais il faudra connaître, Au-dessus des forces humaines, où palpite l’angoisse du pasteur Sang demandant, exigeant, obtenant un miracle, « à moins que… à moins que… » et tombant mort en emportant avec lui la réponse à son doute. De Strindberg, son voisin, car la terre suédoise, elle, ne peut pas se séparer de la norvégienne, on pourra lire Axel Borg (Mercure). Mais puisqu’on est en plein théâtre d’idées, pourquoi n’en profiterait-on pas pour lire quelques œuvres non Scandinaves, la Tragédie de l’homme, du Hongrois Madach, l’Honneur, du Prussien Sudermann, ou mieux encore le théâtre du Silésien Gérard Hauptmann ? De celui-ci on a traduit plusieurs pièces ; qu’on lise d’abord les Tisserands, œuvre caractéristique, et si l’on veut ensuite l’Assomption de Hannele et la Cloche engloutie. Les drames sont plus courts que les romans ; tout cela, ce que j’ai indiqué d’une façon ferme, ne fait guère que 4 ou 5 volumes : deux pour Ibsen, un pour Bjœrnson et Strindberg, un pour Gérard Hauptmann. On aurait le temps de joindre comme spécimen du drame philosophique de chez nous l’Axel, de Villiers de l’Isle Adam. Mais n’oublions pas que les Scandinaves ont écrit des romans aussi. On a traduit en français Tine, d’Hermann Bang, les Filles du Commandant, de Jonas Lie. De préférence j’indiquerai un livre d’une donnée étrange, la Faim, de Knut Hamsun. Cela ne fera qu’une demi-douzaine seulement de volumes si l’on s’en tient à l’indispensable.
Il est vrai qu’en ajoutant les demi-douzaines aux demi-douzaines nous serons arrivés, pour ce premier septain, à un chiffre respectable. La jeunesse a de bonnes dents, mais nous ne lui avons pas ménagé les occasions d’en jouer. Qu’on refasse rapidement le compte : 18, Walter Scott, de 7 à 30 volumes et de 6 à 12 volumes divers du dix-huitième siècle, Daniel de Foe, Swift, Sterne, Goldsmith, Fielding, Beckford, etc. ; 19, Dickens, Thackeray, George Eliot et les autres grands romanciers anglais du milieu du siècle, de 1 à 50 volumes ; 20, Hoffmann, ses œuvres complètes tiennent déjà 29 volumes ; on pourrait en ajouter autant pour les autres auteurs allemands ; 21, d’Annunzio, Manzoni, Fogazzaro et les autres auteurs, italiens ou espagnols, autant ; 22, Edgar Poe et les écrivains anglais tout à fait contemporains, facilement 15 à 20 volumes ; 23, Tolstoï à lui seul 43 volumes pour les œuvres complètes ; les autres, russes ou polonais, de 10 à ce qu’on voudra ; 24, Ibsen, une douzaine de volumes ; les autres Scandinaves, une seconde douzaine. Ce n’est pas d’inanition que pâtira le consommateur.
Je n’ai guère cité que des ouvrages traduits en français, et à ce propos on ne saurait imaginer combien il est difficile de savoir quels romans étrangers sont dans ce cas ; un bon répertoire des traductions rendrait vraiment de grands services. Mais il faut bien espérer que le lecteur ne se sera pas promené pendant sept ans à travers les littératures étrangères sans céder à la tentation d’aborder tout seul quelque belle passante. Ne connaître un chef-d’œuvre littéraire qu’au moyen d’un interprète, c’est ne le connaître qu’à moitié, ou, pis, le méconnaître ; l’artiste peut encore juger d’un tableau par une gravure, d’une statue par une photographie, d’une symphonie par un morceau à quatre mains, mais le lecteur ignorera toujours le génie complet de Dante et de Shakespeare s’il ne les a pas écoutés dans leur langue. Et ce qui est dit de l’esthétique est exact de la science. De plus en plus on se rend compte qu’un érudit devra connaître non pas une, mais toutes les langues des pays qui sont à la tête du mouvement intellectuel, c’est-à-dire au moins quatre ou cinq langues autres que la sienne.
Il est vrai, notre système scolaire est merveilleusement organisé contre ceci. D’abord la règle est qu’au collège il ne faut apprendre qu’une langue. Et les programmes sont si surchargés qu’on ne peut même pas l’apprendre ; le temps, accaparé par mille mnémotechnies arides, manque. Enfin les professeurs de langues vivantes étant tenus d’être Français, donc ne parlant volontiers que français, enseignent leur langue comme ils feraient du grec, de sorte que le jeune homme sort de classe incapable à l’étranger de comprendre, de se faire comprendre et même de lire un journal. C’est juste le contraire de ce que voulait Comte, dont tant de gens se réclament ; il ne mettait dans les programmes d’éducation, jusqu’à quatorze ans, que des lettres et arts, par lettres entendant langues, et comme langues en exigeant deux anciennes et quatre modernes.
Eh bien, notre discipline permet de réparer le temps perdu au collège, et qui s’y soumettra saura, au bout de ses sept ans, tous les dialectes importants d’Europe. Le jeu en vaut la peine. Pour lire couramment une langue, il faut, l’expression l’indique, courir. Jamais on ne maîtrisera l’anglais en s’acharnant, phrase par phrase, sur du Shakespeare ; mais on apprendra en quelques mois même une langue d’Extrême-Orient en baragouinant tout le jour et en déchiffrant force prospectus. Deux ans d’anglais, deux ans d’allemand, un an d’italien et d’espagnol, un an de langues scandinaves, un an de russe, en sept ans notre jeune homme a le temps de savoir tout cela, non pas de façon à converser, s’il n’est pas sorti de son cabinet de travail, mais de façon à lire à livre ouvert un livre ordinaire, ce qui n’est pas à dédaigner. Marche à suivre : n’ouvrir une grammaire que pour voir les conjugaisons et quelques formes verbales usuelles, pronoms et prépositions surtout, et aussitôt après lire, attentivement et sans lexique, si possible ; deviner, et au fur et à mesure vérifier ; lire, avec une traduction d’abord, ensuite, sans ; pour plus de facilité, au début prendre des translations d’auteurs français ; Alexandre Dumas a été traduit à peu près dans toutes les langues : on lira les Trois Mousquetaires en anglais et Vingt ans après en allemand, et le Vicomte de Bragelonne en russe, et on s’étonnera de tout comprendre vite, à fond, et avec plaisir, dès la première semaine. Le mois suivant on s’attaquera à un journal, ou à une revue, on trouvera que c’est autre chose, mais point insurmontable chose. Et continuant, on finira par lire Meredith presque aussi facilement que Carlyle, comme on avait lu Carlyle presque aussi facilement que Macaulay, et Macaulay que « Dioumèss », et Dioumèss que Dumas, alors que, si du premier bond on s’était jeté sur The Egoist, on aurait perdu courage.
Je termine en disant un mot des « Anthologies » et des « Pages choisies ». En principe on ne comprend guère qu’on dessoude quelque chose d’un roman, d’un poème, ou d’un drame. Même s’il s’agit d’un recueil de poésies diverses, ou de contes et nouvelles, croit-on qu’on ne changera pas la physionomie des pièces qu’on séparera de leurs voisines moins brillantes peut-être, mais placées là à dessein par l’auteur ? On dit bien parfois qu’un fragment de statue décèle le chef-d’œuvre, mais c’est une opinion de bimbelotier. Ce qui sacre le chef-d’œuvre, c’est l’ensemble. Et ce ne sont pas les trouvailles de style qui font le beau livre, c’est la vie, la « suite enragée » de Saint-Simon ou la « suite réglée » de Bossuet. Sans cela Paul de Saint-Victor vaudrait Théophile Gautier et Jules Vallès balancerait Gustave Flaubert. Les « recueils de morceaux choisis » ne se comprennent, comme pis aller, que pour les poètes secondaires, dont on sauve ainsi de jolies piécettes. Ils sont encore admissibles, à la rigueur, pour de grands écrivains, dont l’œuvre est si vaste qu’on ne peut l’étudier à fond et si riche qu’on devrait pourtant la connaître en entier. Qui aurait lu de Victor Hugo les vingt ou trente ouvrages que j’indiquais, pourrait encore prendre un volume d’Extraits, et y découvrir d’exquis ou de vigoureux poèmes. Mais, sauf ces cas exceptionnels, il faut s’abstenir des « Selectæ ». Une œuvre unique, même moins bonne, vaut mieux qu’une marmelade d’excellents morceaux.
Par contre, on pourra, si le jeu plaît, se faire son répertoire à soi-même ; car ce qui est vain chez autrui peut être très utile chez soi ; non pas en recopiant, comme les jeunes filles, sur un beau cahier relié les poésies qu’on préfère, mais en griffonnant quelques lignes sur une fiche aussitôt qu’on aura lu un livre. Nulle précaution n’est meilleure. Quelque excellente que soit votre mémoire à vingt ans, il faut compter avec l’âge. Une fois la fiche prise, tout est sauvé. Ces notes, chacun les rédigera à son gré : le sujet résumé en quatre lignes, le nom des protagonistes, une phrase sur tel caractère, quelques citations marquées à la lecture d’un coup d’ongle et une brève appréciation d’ensemble, c’est tout ce qu’il faut. Un quart de page pour les ouvrages ordinaires, une page entière pour les livres de premier ordre. Beaucoup plus sans doute pour tous, si on veut, mais le mieux est l’ennemi du bien ; si pour chaque livre lu on s’impose le travail d’un article véritable, on s’expose à se lasser vite. Rien n’empêche d’ailleurs de joindre à ce jeu de fiches un répertoire d’idées, et ceci sera utile surtout pour les livres qu’on lira par la suite. L’habitude est de tous points louable de prendre sur une feuille volante tout ce qui vous frappe à la lecture d’un ouvrage ; le volume fermé, on reporte ses notes (et le tri se fait de lui-même) sur un registre à onglets alphabétiques, la disposition est à la fois commode et pratique, car l’immense majorité des notes prises viendra se ranger dans un nombre moins grand qu’on pense de catégories : Art. Langue. Progrès. Révolution. Science. Religion. Amour, etc. On aura tous les matériaux pour écrire sur ses vieux jours un Dictionnaire philosophique à satisfaire l’ombre de Voltaire, et on aura, par inattendu surcroît, l’approbation de l’ombre de Joseph de Maistre qui affectionnait cette méthode de travail.
Récapitulons nos lectures de ce premier septain, en ne nommant que les têtes de ligne dans les trois colonnes : poètes français, romanciers français, romanciers étrangers :
- 18, Lamartine, George Sand, Walter Scott.
- 19, Alfred de Musset, Octave Feuillet, Dickens.
- 20, Victor Hugo, Mérimée, Hoffmann.
- 21, Henri de Régnier, Chateaubriand, d’Annunzio.
- 22, Baudelaire, Flaubert, Edgar Poe.
- 23, Alfred de Vigny, Zola, Tolstoï.
- 24, Balzac, Stendhal, Ibsen.