Passons au second septain. De 25 à 31 ans. La jeunesse encore, mais dans sa maturité plus que dans sa fleur. Trois séries parallèles, celle des poètes étrangers, celle des classiques nationaux, celle des historiens antiques. Cela pourrait ne faire, en somme, que trois auteurs par an. Les fervents de la lecture ne seront pas en peine pour corser la dose.


D’abord les poètes étrangers. Leur série, qui se prolongera pendant le troisième stade, comprend, pour ce second, les anglais, les allemands et les espagnols. Sept grands poètes, au minimum. Trois anglais : Shakespeare, Milton, Shelley. Deux allemands : Gœthe et Heine. Deux espagnols : Calderon et Cervantes ; on peut bien qualifier Cervantes de poète.

Pour les anglais : 25, Shakespeare ; 26, Milton ; 27, Shelley. Que l’on commence par Shakespeare, dût-on s’attarder avec lui, dût-on lui sacrifier tous les autres ! Un lettré digne de ce nom ne peut se dispenser de l’avoir exploré en entier, depuis les Méprises jusqu’à la Tempête, et je ne sais pourquoi, à ce propos, l’excellente traduction Montégut (10 volumes, Hachette) s’ouvre justement par cette féerie, la dernière œuvre du grand homme. Dix volumes, cela se lit sans peine en un an, et si le lecteur a pris l’habitude de goûter Dickens et Poe dans le texte, cela doit se lire en anglais. Sans doute Shakespeare est moins aisé à comprendre qu’un article du Daily Telegraph, mais une fois la glace rompue, on se plongera avec tant de délices dans son océan de poésie ! Qu’on n’aie pas honte, au surplus, de recourir aux traducteurs ; mieux vaut avoir connu tout en français, avec joie, que d’avoir péniblement achevé le déchiffrement de quelques pages dans l’original. Inutile, d’ailleurs, de préciser par quoi devront commencer les gens trop pressés. D’abord, quand il s’agit de Shakespeare, personne n’a le droit d’être pressé. Ensuite tout le monde connaît les noms des grands chefs-d’œuvre. Je préférerais indiquer des drames devant lesquels on serait peut-être tenté de ne pas faire halte, comme Coriolan ou Cymbeline, ou des scènes qu’on risquerait de sauter si on feuilletait d’un doigt trop hâtif les vastes chroniques dialoguées où elles se trouvent, la scène de Talbot et de son fils dans la première partie d’Henri VI, ou la révolte de Jack Cade dans la seconde, la chute de Wolsey dans Henri VIII, la scène du messager dans Antoine et Cléopâtre, mais citer les unes n’est-ce pas faire tort aux autres ? Qu’on lise donc tout, jusqu’aux adaptations de Bandello, jusqu’aux poèmes, Vénus et Adonis, Lucrèce, les Sonnets, et qu’on s’intéresse même — car dès qu’il s’agit d’un tel génie rien n’est indifférent — aux petites énigmes anecdotiques, savoir si H. W., à qui est dédié le poème de Vénus, est le comte de Southampton ou le comte de Pembroke, et quelle sorte de femme était la dark lady dont il y est parlé si douloureusement.

On n’ignore pas, au surplus, qu’il y a, à propos de Shakespeare, d’autres problèmes, sinon plus réellement obscurs, du moins plus irritants. Du moment qu’on n’a rien d’authentique sur lui, ni une ligne de son écriture, ni un trait de sa physionomie, il était à prévoir qu’on devait le considérer comme un masque. La thèse baconnienne a encore ses défenseurs enragés ; il est vrai que le « rabisme » est déjà une mauvaise note en pareille matière ; laissons au lord chancelier sa gloire, d’ailleurs mélangée, et n’enlevons pas au « gentleman-player » son noble et pur génie. Si l’on veut éclaircir des obscurités, il en reste assez et de plus importantes. Quelle était sa race ? Stratford est près du pays de Galles ; Shakespeare était-il Saxon ou Gallois ? Son génie semble bien celte. Et sa religion ? Était-il papiste ou puritain ? Ici, l’accord se fait. Son génie est bien catholique dans le sens étymologique comme dans le sens cultuel. Naguère encore, un collaborateur du Mercure de France (fév. 1902) tressait en arguments favorables de multiples inductions tirées de ses pièces, et il aurait pu en ajouter d’autres jusqu’à cet amour des orfèvreries d’église qui, par exemple, fait à Lorenzo amoureux de Jessica comparer les étoiles à des patènes. Mais quoique ces questions soient attrayantes, on aura la prudence de ne pas trop s’y enfoncer, il a tant été écrit sur Shakespeare ! La simple énumération des titres d’études formerait déjà un gros in-quarto. A moins de vouloir se consacrer au dieu, on laissera toute cette exégèse adventice, et l’on se contentera pour bréviaire de l’admirable chapitre de Taine au tome II de son Histoire de la littérature anglaise.

Si Shakespeare fut, comme le dit Carlyle, le plus noble fruit du catholicisme, Milton pourrait être qualifié le plus grand poète du puritanisme. Et ceci doit, à la fois, rendre indulgent pour l’aspect morose de son génie et inciter à connaître à fond cette âme dont notre littérature ne révélerait aucun double. Sans doute, il paraîtra dur, au sortir du merveilleux monde enchanté du Songe d’une nuit d’été, d’arriver jusqu’au bout du Paradis perdu ; mais le lecteur pour qui j’écris n’est plus l’enfant insatiable de romans-feuilletons. A vingt-six ans, on peut bien s’imposer quelques lectures austères. La figure géante du Satan miltonien a de quoi faire passer sur bien des lenteurs. On lira donc le Paradis perdu, dans l’original, si faisable ; sinon dans la version de Chateaubriand, qui s’efforça de calquer le mot français sur le mot anglais, traduisant ainsi dungeon par donjon et non par prison, ou pit par puits et non par abîme. Si l’on s’en devine le courage, il y a encore le Paradis regagné

Comme représentant de la poésie anglaise contemporaine, je propose Shelley. Il a moins vieilli que Byron, il est moins insulaire que Swinburne, et son génie tourmenté nous émeut souvent plus que celui de Tennyson. Une traduction de ses œuvres en 2 volumes a paru chez Savine, mais qu’on le lise autant que possible dans le texte ; la poésie perd tant à passer par un interprète ! Après lui, comme il restera du temps, on en profitera sans doute pour lire quelques autres grands poètes d’outre-Manche.

Byron d’abord. Ses œuvres traduites tiennent 4 volumes dans l’édition Garnier ; il faut les connaître ; leur influence sur notre romantisme a été énorme ; qu’on se rappelle la Lettre d’Alfred de Musset à Lamartine. « Vous aviez lu Lara, Manfred et le Corsaire… » Et que ces trois personnages se ressemblent fort entre eux, et ressemblent non moins à Childe Harold et à tous les autres enfants du poète, cela importe peu. Ce mot « vieilli » que j’employais n’est juste qu’un temps, après quoi l’œuvre se maintient simplement, seule forme de vie possible pour les poèmes. Byron est ainsi consacré. Ce qu’on peut accorder c’est qu’il est permis, puisque tous ses livres ne reproduisent que la même image, la sienne, d’aller tout droit à ceux où cette image se dresse de la façon la plus hautaine et la plus douloureuse, je pense à Manfred et à Don Juan.

Ceux qui aiment la poésie anglaise de cette époque ne s’en tiendront d’ailleurs pas là. Ils liront encore l’âpre Burns et le délicat Keats, frère d’André Chénier, dont l’Endymion s’obtient pour trois pence dans la Cassel’s Library. La même collection vous offre d’autres poèmes de Cowper, de Southey, de Wordsworth, mais ce sont là lectures de spécialiste. Peut-être pourra-t-on se contenter, pour ces temps qui déjà s’éloignent, de la Chanson du Vieux marin, de Coleridge, dont il a paru chez nous une version de luxe, et des Poèmes gaëliques, d’Ossian, traduits en 1 volume chez Hachette ; le pastiche de Macpherson a eu une telle action sur le commencement du dix-neuvième siècle qu’il fait partie de la littérature européenne.

Il faudrait, en effet, ne pas trop s’attarder chez les Lakists et chez les romantiques si l’on veut apprécier quelques poètes modernes. Comment ignorer Tennyson ? La pureté de son génie, le retentissement de sa gloire, l’influence de son œuvre sur notre jeune symbolisme font un devoir de le connaître. Les Idylles du roi ont été traduites et richement illustrées ; malheureusement le volume est comme un peu « l’omnibus de Corinthe » ; il est vrai qu’on peut le demander dans les grandes bibliothèques publiques ; économie 100 francs. Pour les poètes vivants, il faudra se donner quelque mal pour ne réunir que des spécimens fragmentaires et peu nombreux. Au « Mercure de France » on obtiendra la traduction par Davray de la Ballade de la geôle de Reading, d’Oscar Wilde, et celle par Vielé-Griffin, du Laus Veneris, de Swinburne. Les poésies de Yeats, de Le Gallienne, d’Arthur Symons finiront assurément par paraître en notre langue.