Voilà, pour un simple siècle, bien des poètes à connaître en sus de nos trois grands. On pourra en commencer la lecture, avant l’année de Shelley. Deux ans ne sont pas de trop pour explorer, même superficiellement, ce domaine. Heureusement que le temps antérieur est moins riche en poésie. Après l’admirable floraison de la Renaissance, le génie anglais se repose. Dryden n’intéresse guère que les érudits. Chatterton n’a été traduit qu’à la suite du drame d’Alfred de Vigny. Otway serait inconnu sans sa Venise sauvée qu’on a fait passer en français. Pope et les lakistes sont moins ignorés chez nous ; on pourra s’amuser à lire la paraphrase en vers de l’Essai sur l’homme par Delille ou à comparer les Jardins du même abbé aux Saisons, de Thomson, et le Jour des morts, de M. de Fontanes, à l’Élégie dans un cimetière de campagne, de Gray. Toutefois, Milton lu, on peut, à la rigueur, se dispenser de connaître à fond toute cette gent versifiante. Mieux vaut laisser de côté les gentillesses de Pope et les pleurnicheries de Young pour quelques œuvres en prose du même temps, les Lettres de lord Chesterfield, quelques Essais d’Addison ; l’École de la Médisance, la célèbre comédie de Sheridan, et les Lettres de Junius, d’un intérêt un peu refroidi aujourd’hui (le procès Warren Hastings fut l’Affaire brûlante d’alors), toutes œuvres pour lesquelles on n’a pas besoin de recourir au texte, alors qu’il faut le faire si on veut apprécier les discours de Pitt ou de Burke et les essais de Reynolds ou de Swift.

Par contre, et pour en finir avec la poésie anglaise, il sied de réserver l’année de Shakespeare, si quelque loisir y reste, à ses contemporains. Le second tome de Taine, ou les trois volumes de M. Mézières (Hachette) serviront de guide. Ce serait vraiment pitié d’ignorer quelques œuvres de ce temps, le Docteur Faust, de Marlowe (traduit par F.-V. Hugo, Calmann-Lévy), Annabella, de Ford, la Duchesse de Malfi, de Webster, Séjan, de Ben Johnson. J’ajoute, pour mémoire, le grand poème de Spencer, The faery Queen qui n’a pas été traduit, mais qu’on ne manquera pas, pour peu qu’on sache l’anglais, de se procurer ; la chose est facile, pour 3 sh. 6 d. on l’a tout entier imprimé un peu dense mais lisible dans la collection des classiques Chandos, chez Warne ; nulle œuvre ne révèle mieux la beauté poétique de la Renaissance anglaise ; si Gustave Doré avait connu ce défilé de rêves, il aurait assurément voulu l’illustrer, et pas un lecteur chez nous n’ignorerait cette admirable féerie qui n’est goûtée que par les curieux d’art. Les poètes antérieurs, Chaucer et autres, partagent ce sort. Ici, on pourra recourir au premier volume de l’Histoire littéraire du peuple anglais, de Jusserand (Plon), qui sur certains points complète celle de Taine. Taine, par exemple, ne parle pas de Langland, que son successeur étudie avec complaisance. De plus, le rôle de l’élément celtique y est mis en juste lumière ; à lire Taine, on pouvait croire que toute la poésie anglaise venait de la Germanie ; avec M. Jusserand on se dira que sans l’Irlande et l’Écosse cette poésie anglaise n’aurait pas existé, et ce sont deux « positions », mais la dernière est peut-être la plus solide.

Une littérature ne se compose pas uniquement de poètes et de dramaturges. Il faut faire leur place à ceux qui, s’ils n’accroissent pas le nombre des chefs-d’œuvre, du moins provoquent ou prolongent les floraisons de beauté. La littérature anglaise au dix-neuvième siècle ne le cède à nulle autre pour ses critiques et ses esthètes, et puisque nous lui avons réservé trois années, désignons ici trois grands écrivains en prose, Macaulay, Carlyle et Ruskin.

Des trois, Macaulay est le plus accessible, même si l’on n’est pas grand clerc en anglais, on fera bien de le lire dans le texte ; la collection Cassel contient de lui plusieurs de ses meilleures études : Bacon, Warren Hastings, Lord Chatham, Burleigh, etc. D’ailleurs on l’a traduit en grand. Guizot a publié 6 forts recueils d’Essais chez Calmann-Lévy ; Montégut et Pichot ont donné ses 4 volumes de Jacques II et Guillaume III chez Charpentier. Tout est intéressant, et parfois, pour nous Français, surprenant. Louis XIV, vu de l’autre côté du détroit, garde son grand air ; mais il faut lire l’Essai sur Barrère pour savoir l’effet que produisent à l’étranger certains de nos « géants de 93 ».

Carlyle est moins commode. Heureusement on a traduit, et fort bien ma foi, le Sartor Resartus (Mercure de France) et les Héros (A. Colin). Aussi Cathédrales d’autrefois et Usines d’aujourd’hui (Charpentier). La traduction de l’Histoire de la Révolution française est malheureusement épuisée ; on pourra d’ailleurs la réserver pour plus tard, de même que les autres ouvrages d’histoire, point encore francisés, sur Cromwell et Frédéric II. La correspondance avec Emerson n’est pas davantage traduite, et c’est dommage. Et à ce propos citons d’Emerson, ce cadet de Carlyle, les Essais (traduction J. Will, Lacomblez, Bruxelles) et les Surhommes, titre approximatif pour rendre « Representative men » (traduction Roz, A. Colin). On a beaucoup écrit sur Carlyle (voir notamment le livre de M. Edmond Barthèlemy, Mercure de France) et sur sa femme ; la question de savoir qui avait tort, de Jane Welsh ou de son mari, a fait couler des flots d’encre ; la publication des Réminiscences de Froude et des Letters and Memorial de Mrs. Carlyle, avait d’abord détourné du vieux puritain les sympathies ; puis elles lui revinrent, Mme Arvède Barine est en somme plus favorable que M. Barthèlemy à Jane Welsh ; M. Augustin Filon, lui, est dur pour son mari. Au fond, peut-être vaut-il mieux ne voir les puritains, comme les stoïciens, que dans leurs livres. Mais peu importe que Carlyle n’ait pas été un héros lui-même ; son Hero-worship est un bréviaire d’héroïsme, il suffit.

Enfin Ruskin, dont l’influence sur l’art et la pensée anglaise fut décisive pendant toute la seconde moitié du siècle. Il faut avec lui un guide. Heureusement, car le livre de Milsand (Alcan) avait déjà vieilli, M. Robert de la Sizeranne a écrit sur lui un volume tout à fait remarquable (Hachette). Après l’avoir lu, on pourra, on devra même lire quelques-uns de ses essais aux titres mystérieux dont la liste ferme le volume ; on commence à en traduire quelques-uns, les Sept lampes de l’architecture, par exemple, la Couronne d’olivier, Sésame et les Lys et la Bible d’Amiens (Mercure). Comme on ne peut pas apprécier justement Ruskin sans connaître l’école préraphaëlite dont il fut l’âme, j’indique un autre volume de M. de la Sizeranne : la Peinture anglaise contemporaine (Hachette).

En comparaison de Ruskin, nos esthètes à nous semblent un peu scolastiques : ils ont souvent l’air de venir de fermer la Grammaire des arts du dessin, de Charles Blanc. Pourtant il y a une belle flamme chez certains, droite dans le Tourment de l’Unité, de Mithouard, scintillante dans le Paysage de Raymond Bouyer, sereine dans le Sentiment de l’art, d’Alphonse Germain ; un livre comme la Sphère de Beauté, de Maurice Griveau, représente toute une vie de réflexions.

En somme, en trois ans, on aura, avec une vingtaine de volumes, ce qui n’est pas énorme, acquis une connaissance première de la littérature anglaise. Avant tout Shakespeare, 10 volumes ; Milton, 1 ; l’Histoire de Taine, 5 ; Carlyle et Barthèlemy, 3 ; Ruskin et la Sizeranne, 2. En seconde ligne les poètes Shelley, 2 volumes ; Byron, 4 ; Ossian, 1 ; Coleridge, 1 ; Tennyson, 1 ; et les critiques Jusserand, 1 ; Mézières, 3 ; Macaulay (les Essais), 6. En troisième, tout ce que j’ai cité d’autre, une dizaine de volumes traduits, le double ou le triple de non traduits, voilà de quoi calmer les premières curiosités.


Profitons-en pour passer à la littérature allemande. Deux grands noms : Gœthe et Heine.