Gœthe, encore un de ces hommes qu’il faut connaître à fond ! On peut à la rigueur se dispenser de lire quoi que ce soit en anglais, si on sait Shakespeare, et quoi que ce soit en allemand, si on sait Gœthe. Ce qu’on a traduit de lui tient une quinzaine de volumes, où rien n’est à négliger. Les Conversations, recueillies par Eckermann par exemple, constituent le plus précieux des documents. Les 4 volumes mis en français de la Correspondance sont à lire aussi. Pour le Faust, quoique la version de Blaze soit bonne, on pourra prendre celle de Gérard de Nerval (Calmann-Lévy), dont Gœthe lui-même fit l’éloge. Est-il nécessaire d’ajouter que c’est le Second Faust, plus encore que le premier, qu’il importe d’étudier, et qu’il est convenable de ne point s’arrêter dès le premier quart de Werther ou le premier tiers de Wilhelm Meister, sous prétexte que ce n’est pas amusant ? Comme traducteur d’ensemble, on donne la palme à Porchat (Hachette). En fait de critiques, car il est bon de savoir ce que les uns et les autres ont pensé sur Gœthe (Taine l’admirait, mais Hugo le détestait), on pourra lire, pour le côté éloges, les 2 volumes de Mézières (Hachette) ; pour le côté réserves, l’Essai d’Édouard Rod (Perrin). Il est possible, en effet, que la gloire de Gœthe aille en s’embrumant un peu ; il fallait un grand Allemand pour faire pendant au grand Italien et au grand Anglais, mais Gœthe n’est pas plus de la taille de Dante et de Shakespeare que Camoëns n’est l’égal d’Homère. Sur la famille du grand homme vous lirez avec plaisir le livre de Mme Arvède Barine, Bourgeois et Gens de peu. Je n’ose conseiller, ne les ayant pas lues, la Philosophie de Gœthe, de Caro, ni les Œuvres scientifiques de Gœthe analysées et appréciées, de Faivre ; le Gœthe en France, de M. Baldensperger, est pour nous plein d’intérêt.

De Heine on a traduit 17 volumes (Calmann-Lévy) ; mais ici tout n’est pas sacré. Ce qu’il faut connaître avant tout, c’est le volume de Poèmes et Légendes, qui contient l’admirable Intermezzo, un des plus exquis petits chefs-d’œuvre qui soient, et ceux des Drames et fantaisies et des Poésies inédites qui renferment le reste du Buch der Lieder. Ensuite les Reisebilder, où pétillent les spirituelles pages du Voyage dans le Harz et de la Mer du Nord. A la rigueur, on peut s’arrêter là ; mais les fervents ajouteront De la France et De l’Allemagne et la Correspondance qui est loin de tenir en ses 3 volumes, heureusement pour le poète, tout ce que le poète a écrit. M. J. Legras, auteur d’un bon livre qui peut servir de guide, Henri Heine, poète, a publié dans la Deutsche Rundschau une lettre à Michel Chevallier, où se trouve, par exemple, cet étrange aveu : « En homme que je suis, je me sentis blessé dans mon amour-propre et dans mes intérêts financiers ; j’étais blessé du coup aux deux tendons qui sont vulnérables chez un Achille moderne. Je me suis reproché d’avoir commis une bassesse, et la chose pire de toutes, une bassesse pour rien. » L’Achille moderne était un assez fâcheux personnage ; il vaudrait mieux ne pas le savoir quand on lit « les petites chansons qu’il faisait avec ses grands amours ». N’importe pourtant, il lui sera beaucoup pardonné parce qu’il a beaucoup aimé.

A ne lire que quatre ou cinq volumes d’Heine, il restera quelque loisir pour un autre grand poète allemand, Schiller, dont on ne peut pas ignorer au moins les Poésies et le Théâtre, si l’on hésite devant la pourtant intéressante Guerre de trente ans ; cela fait 3 volumes dans la Bibliothèque Charpentier. Les œuvres complètes, trad. Ad. Regnier, tiennent 8 volumes in-8, chez Hachette.

Gœthe, Schiller et Heine, voilà ceux qu’on n’a pas le droit d’ignorer pour l’Allemagne. Mais bien d’autres seraient à connaître. Si on veut éprouver sa vaillance, la Messiade de Klopstock vous attend (Charpentier). Encore, si simplement on tient à explorer un peu plus à fond son sujet, il faudra prendre quelques volumes de Lessing, le Théâtre (3 volumes, Flammarion), le Laocoon (Renouard) et la Dramaturgie de Hambourg (1 volume, Perrin), aussi la Cruche cassée, d’Henri de Kleist (Didot), le Faust, de Lenau (Savine), et les autres Poètes autrichiens, de Marchand (Charpentier), les Pages choisies, d’Uhland (Perrin), le Théâtre de Kotzebue (Perrin), etc.

Il vaudrait mieux d’ailleurs, car le temps est précieux, ne pas s’enfoncer trop profondément dans la « silve obscure » de la poésie allemande et se réserver la visite de quelques prosateurs. Je dis quelques, car, hélas, il faut faire un choix. Tout ce qui serait digne d’être lu ne peut pas être lu. Je me contente d’un nom par année, Herder pour faire pendant à Gœthe, et Nietzsche pour accompagner Heine.

La Philosophie de l’histoire de l’humanité, de Herder, a été traduite par Taudel pour l’éditeur Lacroix (3 volumes, Flammarion). C’est un de ces livres consacrés qu’il faut connaître, même si, au cours de la connaissance, on leur trouve l’air un peu perruque ; ils gardent toujours leur valeur représentative ; la Philosophie de l’histoire c’est toute l’Allemagne du dix-neuvième siècle, comme le Discours sur l’histoire universelle, c’est toute la France du dix-septième siècle.

Par contre, Nietzsche est le philosophe à la mode, mais que ceci ne le desserve pas ! Ce qui fait l’admiration des snobs peut aussi maîtriser l’intérêt des penseurs. M. Henri Albert poursuit la traduction complète de ses œuvres qui tiendra plus de 17 volumes (Mercure de France). Si on ne les prend pas tous, on écoutera du moins Ainsi parlait Zarathoustra, son livre le plus célèbre, et aussi Par delà le bien et le mal et Humain, trop humain : odes, traités et aphorismes. Pour les gens archi-occupés, les traducteurs ont eu l’attention de colliger un volume spécial de Pages choisies ; il vaudrait mieux ne pas commencer par là pour se refuser le droit de laisser de côté les volumes in extenso. Il y a déjà toute une littérature nietzschéenne : La Philosophie de Nietzsche, d’Henri Lichtenberger, Nietzsche et l’Immoralisme, d’Alfred Fouillée, En lisant Nietzsche, de Faguet, etc. On trouvera plus tard les grands philosophes allemands ; toutefois, peut-être pourrait-on dès maintenant joindre à la connaissance de Nietzsche la lecture d’un volume de son premier maître Schopenhauer, les Pensées et Fragments, par exemple, que M. Bourdeau a donnés dans la petite collection d’Alcan.

Ceci suffit pour l’instant. On aura pris dès le début, je pense, une histoire de la littérature allemande, celle, probablement, de M. Bossert (Hachette) ; elle est bien touffue, mais rendra service, ce malgré, par ses jugements propres et aussi par ses indications bibliographiques, un peu maigres d’ailleurs ; bien que la littérature allemande n’ait pas trop séduit nos critiques et que le livre même de Mme de Staël, De l’Allemagne, soit plus important comme manifeste que comme étude de fond, on y verra pourtant que nos compatriotes ont écrit un certain nombre de livres remarquables non seulement sur les grands protagonistes, mais même sur des acteurs de seconds rôles. Les Hommes et Choses d’Allemagne, de Victor Cherbuliez, seraient ici à consulter. Sur tel grand génie dont je n’ai pas encore cité le nom, bien qu’il soit presque aussi puissant comme poète que comme musicien, Wagner, il y a, on le sait, toute une littérature spéciale, Chamberlain, Lichtenberger, etc. Il n’en faudra pas moins recourir aux auteurs allemands, les critiques comme les producteurs, si l’on veut avoir une idée un peu approfondie de leur domaine. Cela représente, assurément, beaucoup de lectures, trop même si l’on ne sait pas se borner ; mais les vastes ambitions mises de côté, on pourra se satisfaire avec une douzaine de volumes, Gœthe non compris : 1 volume de Bossert, pour guide, puis 3 de Schiller, 5 de Heine, 1 de Schopenhauer, 2 ou 3 de Nietzsche, 1 de Wagner. Bien entendu, ce n’est là qu’un minimum.


J’arrive aux Espagnols : Cervantes et Calderon.