Don Miguel Cervantes de Saavedra. Pour la beauté sonore des noms, vive l’Espagne ! On aura probablement lu déjà la Merveilleuse histoire de l’Ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche. Mais on la relira. Don Quichotte est un des chefs-d’œuvre de l’esprit humain ; l’enfant y rit aux éclats, l’homme y sourit, pensif, et le vieillard revient s’y réchauffer en se frottant les mains. La traduction Viardot est excellente, mais le texte original est préférable encore ; on le prendra en main, ignorât-on l’espagnol ; dès le troisième jour on devinera presque tout, et dès la fin du mois, on le lira couramment. Faites l’expérience vous-mêmes, si vous n’avez pas appris la langue « qu’il faut parler à Dieu » : « Dichosa edad y siglos dichosos aquellos a quien los antiguos pusieron nombre de dorados : y no porque en ellos el oro que en nuestra edad de hierro tanto se estima, se alcanzase en aquella venturosa sin fatiga alguna, sino porque entonces los que en ella vivian ignoraban estas dos palabras de tuyo y mio. » Il est difficile, même si vous n’avez jamais lu un traître mot d’espagnol, que vous n’ayez pas compris ce dont il s’agissait dans cette palabre du bon Chevalier de la Mélancolique Figure.
L’œuvre de Cervantes est si lumineuse qu’on peut se dispenser de lire un de ces guides critiques qui sont utiles pour Dante, Gœthe et Shakespeare. Sa vie (sait-on que Shakespeare et Cervantes sont morts à la même date, 23 avril 1616 ?), dont une traduction accompagne en général nos éditions de Don Quichotte, suffit ici. Plutôt que de s’infliger de vagues compilations critiques, on lira les autres œuvres du grand homme qui ont été traduites in extenso chez nous, en 1820 ; il sera d’ailleurs plus facile de se procurer le texte espagnol que cette traduction.
Calderon est l’autre grand nom de tra los montes. On a mis en français le meilleur de son théâtre (3 volumes, Charpentier). Tout ne serait peut-être pas à lire dans ses œuvres complètes (plusieurs centaines de pièces, assure-t-on) ; mais tout doit être lu dans cette sélection. Ici encore qu’on recourre de préférence au texte, au moins pour la Dévotion à la croix, la pièce la plus profondément espagnole de toute la littérature d’Espagne. M. Rouanet a bien traduit rigoureusement ce drame en octosyllabes calqués sur l’original, mais, encore une fois, l’espagnol est si aisé à comprendre qu’on serait blâmable de ne pas s’attaquer à l’original.
Lope de Vega, le rival glorieux de Calderon, a ses chefs-d’œuvre également traduits (2 volumes, Charpentier). Il serait regrettable de les négliger. A vrai dire, je ne vois pas, pour ma part, en quoi le Meilleur Alcade est le roi est inférieur au Médecin de son honneur, et Calderon a le droit d’envier à son aîné une chronique dialoguée d’allure aussi shakespearienne que la Découverte du nouveau monde. A ce propos, à l’Henri VIII, de Shakespeare, on pourra comparer le Schisme d’Angleterre, de Calderon, comme du Faust, de Marlowe, on rapprochera le Magicien prodigieux, du même. D’une façon générale, il me semble qu’on ne rend plus assez justice à ce riche théâtre espagnol ; on lui reproche jusqu’à sa richesse, les deux millions de vers qu’aurait, dit-on, écrits Lope. Mais personne n’est forcé de les compter, et il suffit qu’une demi-douzaine de pièces surnage pour que le poète reste en pleine lumière ; en reste-t-il beaucoup plus d’Eschyle ou de Sophocle ?
A ces six ou sept volumes de chefs-d’œuvre qu’il faut nécessairement connaître, on ajoutera une bonne Histoire de la littérature espagnole, celle de Ticknor par exemple (traduite de l’anglais, 3 volumes, Hachette) qui n’a nullement vieilli ; ou si l’on ne veut qu’un manuel, celui de M. Baret (Delagrave, 1 volume). A notre point de vue français nous consulterons avec fruit l’Histoire comparée des littératures espagnole et française, de M. de Puibusque (2 volumes), ou la Comédie espagnole, de M. Martinenche. Je cite pour mémoire les Études sur l’Espagne, de Philarète Chasles, celles de M. Morel Fatio, celles de M. Desdevises du Dézert, sans oublier, pour l’intelligence de l’autrefois, le Voyage en Espagne, de la comtesse d’Aulnoy (Plon).
Mais pour peu qu’on ait le goût du pittoresque et du picaresque, on ne s’en tiendra pas là. Que d’admirables choses à connaître chez ces poètes, ces romanciers, ces mystiques ! Peut-être sommes-nous psychologiquement plus loin des Espagnols que de tout autre peuple d’Europe, puisque ces soi-disant Latins sont des Berbères, et pourtant leur littérature est, de toutes, celle qui nous plairait le plus dans son ensemble ; elle ne nous choque ni par le puritanisme comme la moitié de l’anglaise, ni par l’afféterie comme les deux tiers de l’italienne, ni par le pédantisme comme les trois quarts de l’allemande. L’espagnole est bien un peu solennelle, redondante et volontiers sanguinaire, mais tout cela gêne plus dans la réalité que dans les livres.
On soupèsera donc quelques caractéristiques spécimens de plus de cette littérature. D’abord nous autres Français ne pouvons guère ignorer l’origine de certains de nos chefs-d’œuvre : la Jeunesse du Cid de Guillem de Castro, le Don Juan, de Tirso de Molina, le Menteur (la Vérité devenue suspecte), d’Alarcon. Toutes ces pièces ont été traduites dans la Collection des chefs-d’œuvre des théâtres étrangers, de Ladvocat, 1822 (25 volumes), qu’on ne trouve plus guère, il est vrai, que dans les bibliothèques publiques. Ensuite certains poèmes d’outre-mont font partie de la littérature universelle, par exemple le Romancero du Cid qui a été traduit plusieurs fois en français ; faut-il y ajouter l’Araucana, d’Ercilla, traduite aussi ? Ce serait beaucoup de bonne volonté. A lire une vaste épopée, d’au-delà les Pyrénées, il vaut mieux prendre connaissance des Lusiades (trad. Hippeau, 1 volume, Garnier), qu’hélas, j’ignore moi-même, à l’exception des épisodes consacrés ; tous les recueils de morceaux choisis étrangers donnent l’apparition d’Adamastor. Et à ce propos, il serait excellent de se procurer un de ces recueils en espagnol, par exemple celui de Carlos de Ochoa, ou les deux volumes de Campillo y Correa. Enfin les romans classiques, l’Amadis de Gaule, si l’on se pique d’érudition (thèse de M. Baret, 1853), et surtout le Lazarille de Tormes, chef-d’œuvre du genre picaresque, de Mendoza (trad. Morel Fatio), à quoi on pourra ajouter la Nonne Alferez (trad. Heredia), le Don Pablo de Ségovie, de Quevedo (trad. Rosny), et les autres œuvres du même genre dont il sera facile de se procurer les titres dans les bibliographies.
Résumons nos lectures étrangères : 25, Shakespeare, Macaulay, la grande « Histoire » de Taine ; 26, Milton, Carlyle ; 27, Shelley, Byron, Ruskin ; 28, Gœthe et Schiller, l’« Histoire » de Bossert ; 29, Heine, Schopenhauer, Nietzsche ; 30, Cervantes, l’« Histoire » de Puibusque ; 31, Calderon, Lope de Vega.
Après les grands poètes du dehors, les grands prosateurs du dedans. En voici sept qui recueilleront, je l’espère, tous les suffrages : 25, Rabelais ; 26, Montaigne ; 27, La Bruyère ; 28, Saint-Simon ; 29, Voltaire ; 30, Diderot ; 31, Rousseau. Je les ai rangés, méthode comme une autre, en ordre chronologique, lequel ici est, de plus, logique. Il est bon de lire Rabelais à vingt-cinq ans, âge de force effervescente où l’on n’est pas trop choqué par l’effréné du grand chantre de la vie ; et il n’est pas mauvais d’attendre la trentaine pour apprécier Jean-Jacques et ses théories sur l’éducation et la société. D’ailleurs, pas d’inconvénients à intervertir la marche du cortège, à commencer par le juvénile Voltaire ou le débridé Diderot pour finir par l’amer La Bruyère ou l’assagi Montaigne. Chacun verra aussi ce que de ces auteurs lui permettront ses loisirs ou ses forces. Rabelais, Montaigne, La Bruyère se liront en entier. Pour les autres on peut faire un choix : il n’est pas nécessaire pour connaître, même à fond, Voltaire, d’avoir lu les Annales du Saint-Empire.