Plus on lit ces quatre petits Évangiles, et plus on les trouve merveilleux de sincérité naïve et vivante. Supposez leurs auteurs tout autres ; au lieu d’humbles Galiléens, soucieux seulement de reproduire exactement tout ce que leur maître avait fait ou dit, imaginez d’intelligents lettrés voulant laisser à la postérité un portrait « définitif » de Jésus, vous verrez tout de suite ce que l’œuvre aurait perdu ; déjà Luc, qui élague et combine, est moins intéressant que les autres ; encore n’essaie-t-il pas, comme l’aurait fait un Xénophon ou un Platon, de mettre le Nazaréen d’accord avec lui-même. Si Jésus ressort des Évangiles avec une telle vie, c’est que les Évangiles nous le donnent tout entier à chaque instant, avec ses essors de foi et ses crises de désespoir, ses jours de mansuétude et ses heures de colère, ses actes de pleine lumière, et ses mots mystérieux qu’aujourd’hui encore nous ne comprenons pas. Aucun des quatre ne cherche à recréer son Maître, comme d’autres esprits plus puissants, saint Paul par exemple, l’auraient peut-être inconsciemment cherché, s’ils avaient voulu raconter sa vie.

C’est surtout quand on vient de voir le « Christ en marbre blanc » qu’ont essayé de sculpter tant de contemporains, Renan comme Tolstoï, qu’on s’éprend d’admiration et de vénération pour ces humbles petites gens, qui n’ont rien voulu ciseler du tout, et qui nous ont donné l’effigie la plus vivante qui soit. Le seul commentaire digne d’eux serait un recueil de toutes les images du Christ qu’ont tenté, à leur lecture, de restituer les peintres, et c’est le cas ici de citer le livre de Gaffre qui a voulu remplir ce programme, depuis le Christ césarien des sarcophages antiques jusqu’au Christ bédouin de nos orientalistes d’aujourd’hui, en passant par le Christ traditionnel dont l’aspect se fixa au temps byzantin.

Après les Évangiles, il n’y a qu’un livre qui puisse être nommé, et c’est par lui que se terminera ce long voyage, l’Imitation de Jésus-Christ. Ici encore, qu’on laisse de côté toute vaine curiosité historique. Gerson ou Gersen ou Thomas A Kempis, qu’importe ? et pourquoi troubler le mystère qu’a voulu l’auteur lui-même ? Da mihi nesciri. Il y a si peu d’hommes qui aient fait le même vœu ! Qu’on ne se préoccupe pas non plus de savoir si, par son essor direct vers Dieu, l’auteur est le dernier des grands saints catholiques ou le premier des grands réformateurs protestants. Tout cela est si secondaire en comparaison de ce merveilleux dialogue qui se poursuit entre le Dieu et le fidèle ! Il faudra le lire lentement, à petits pas, comme un prêtre qui se promène dans le jardin de son presbytère, comme un moine qui rôde sous les arceaux de son cloître. En latin, lui aussi ! Quelle traduction pourra jamais rendre la suavité de certaines phrases, ainsi exprimer la sérénité croissante de ce murmure : cella continuata dulcescit ?

L’Imitation est un de ces livres que tout homme doit refaire au cours de sa vie, et peut-être toute sa vie ; non pas récrire, Dieu certes ! mais repenser. Et que le sot seul craigne ici pour son originalité ; de même que ne sait commander que qui a su obéir, ne sait se dégager lui-même que qui s’est mis d’abord à l’étude des autres ; or parmi ces autres, nul n’est meilleur modèle que le Nazaréen ; il est assez vaste pour satisfaire les doux comme les violents, les puissants comme les faibles, les passionnés comme les timides. Minos, le plus sage des Grecs, « s’entretenait familièrement avec le grand Zeus de Crète » ; avec qui nous entretiendrions-nous mieux qu’avec le Zeus de la croix, le Giove crocefisso, comme l’appelle l’Alighieri ? Ce que lui demandait le moine de l’Imitation n’est peut-être pas ce que nous lui demanderions, nous autres qui nous éprenons tant (est-ce sagesse ?) de l’effort pour l’effort, de l’art pour l’art, de la vie pour la vie, qu’importe s’il nous répond, au vingtième siècle, comme il répondait au contemplatif du quatorzième ? L’exemple de Verlaine est là pour nous montrer qu’on ne l’interroge pas en vain… « Pauvre âme, c’est cela ! » Mysticisme à part, comme on se trouverait bien de se demander à tout instant difficile : Qu’aurait-il fait à ma place ? Et sans doute la réponse sera comme celle de l’Ève future, de Villiers de l’Isle Adam, les violents penseront aux coups de fouet sur les marchands du temple et aux malédictions pleuvant sur les mauvaises villes, tandis que les doux se réfugieront dans les angoisses du jardin des olives et les larmes résignées de la Passion. Le résultat obtenu n’en sera pas moins précieux à tous les yeux, puisque chacun aura ainsi épuré, ennobli et centuplé sa propre âme à l’imitation de la sienne…


Nous voici arrivés à l’âge des cheveux blancs, la soixantaine. C’est l’heure sinon de l’absolu repos, du moins de la retraite, laquelle peut d’ailleurs être studieuse et féconde. Beaucoup continueront à aller à la découverte, ceux surtout que le démon de la bibliophilie possède. Les autres, ceux qui préféreront revenir sur leurs pas, n’auront pas choisi la moins bonne part. Peut-être découvrira-t-on à ses livres, ces compagnons austères, d’inattendues séductions ; on les aimera non plus seulement pour leur âme, comme des amies, mais pour leur corps, comme des maîtresses ; on savourera la volupté des papiers luxueux, des impressions parfaites, des gravures moelleuses, des reliures admirables ; on ira peut-être jusqu’à connaître les excès des amours séniles, la poursuite de la pièce rare, la jalousie de l’édition fautive, l’orgueil enfantin de l’exemplaire unique. Qui sait, si après avoir entassé livres sur livres dans sa bibliothèque on ne se mettra pas à les en tirer, et à en retirer encore, et aussi difficile maintenant qu’autrefois insatiable, à ne garder qu’un tout petit nombre de volumes amoureusement choyés ? Ce sont les deux pôles de la sagesse livresque : ou les millions d’ouvrages de la Bibliothèque nationale ou quelques douzaines, qui sait, une douzaine seulement de favoris, auxquels on passera en ce cas toutes les fantaisies coûteuses. Un bibliophile disait en souriant : Il y a deux sortes de livres, ceux qu’on lit, et ceux qu’on relie.

Le mot qu’il parodiait ainsi est d’ailleurs exact. Les livres qu’on relit, c’est vers la soixantaine, je m’imagine, qu’on sent leur supériorité. Parmi les trop nombreux auteurs que j’ai cités au cours de ce périple, combien y en a-t-il qu’il serait impossible de relire ! Et parmi ceux qu’on a pu lire tout d’abord, combien méritaient à peine d’être lus ! En repassant mes listes, je ne suis pas sans remords. Était-ce bien la peine d’indiquer celui-ci, et celui-là, et tant d’autres ? Que de temps perdu, quand il y avait de si beaux soleils couchants à la fenêtre, ou de si bonne musique au salon, ou des jeux si joyeux d’enfants dans le jardin ! Enfin, ce qui est fait est fait. Le sage dit : « Lisons-les tous, chacun reconnaîtra les siens. » Et alors, devenu vieux, il les relira. C’est déjà beaucoup, car cela prouve qu’il n’aura ni infirmités graves, ni soucis absorbants. Parmi les cent trente-trois auteurs de première ligne, et les deux ou trois cents de seconde que je me trouve avoir nommés malgré mon désir d’en citer le moins possible, ce serait malheureux si on ne se rappelait personne dont on voulût regoûter la compagnie aux heures de la retraite. Que de vieillards se délectent à relire La Fontaine ou Montaigne ! Combien d’autres reprendront La Rochefoucauld ou La Bruyère ! Les poètes eux-mêmes auront leur renouveau. C’est quand on a la barbe de neige qu’on apprécie un Victor Hugo, celui de l’Art d’être grand-père !

Et puis, ce que je dis du peu de goût des sexagénaires pour les nouveautés n’est que façon de parler. Le cerveau, disait Taine, est encore l’organe qui se fatigue le moins. Il ne faudrait pas croire que tout le monde fasse en vieillissant comme Royer-Collard. Relire est bien, lire est mieux. On trouvera toujours des gens âgés à l’affût du livre du jour. C’est là une élégance louable ; la jeunesse d’esprit est la seule qui aille bien aux vieillards. Il faut être de son temps, et aimer son temps jusqu’à sa dernière heure. Ce qui y est laid ou vil est destiné à s’effacer si vite ! Et même dans les périodes les plus tristes de l’histoire humaine, que d’héroïsmes, que de beautés, que de découvertes, que de chefs-d’œuvre ! Donc, que l’homme de soixante ans garde toute sa curiosité sympathique pour ce qui l’entoure. Qu’il ménage son temps sans doute, en lisant le moins de périodiques possible, à la différence de tant de piliers de cercles, ou en s’abstenant de ces toujours renaissants feuilletons dont se gavent tant de vieilles dames. Mais qu’il ne laisse pas se perdre tout ce temps si bien ménagé. Il y a trop de choses à connaître sur terre, à tout âge ! Criton disait à Socrate dans sa prison : « A quoi cela te servira-t-il, Socrate, d’apprendre cet air de flûte, puisque tu vas mourir ? » Mais Socrate lui répondit : « Cela me servira, Criton, à le savoir avant de mourir. »[1]

[1] Une note ici, la seule du livre, à la fin de cette causerie qui devait n’être, quand je pris la plume, qu’un article de revue et qui se trouve remplir un volume de 360 pages. Je vois mieux que personne l’imperfection de cet ouvrage, et ne puis que demander l’indulgence pour les erreurs qui s’y trouvent forcément. Heureux s’il n’y en a que sept par page ! Parfois, ce que j’écrivais, il y a quelques jours, n’est déjà plus exact. Une nouvelle traduction de Jacopo Ortis vient de paraître, et un abrégé en un volume rend lisible le Journal de Dangeau. Que d’autres points j’aurais dû compléter et peut-être rectifier ! Mais n’aurait-ce pas été donner trop d’importance à ces notes ? Que le lecteur ne les prenne que pour ce qu’elles sont, une simple flânerie intellectuelle… A d’autres de reprendre l’idée et d’en faire un livre définitif.

APPENDICE