Si le lecteur s’intéressait à ces questions d’ordre religieux, il pourrait s’adonner à l’hagiographie. Nietzsche dirait ici qu’il y a dans le saint ce qu’il n’y a pas dans la sainteté, un homme. Les recueils de Vies des Saints sont, malheureusement, ou peu pratiques, s’il s’agit des vastes volumes des Bollandistes, ou peu sympathiques, si c’est une des innombrables compilations pour dévotes, rédigées par de besoigneux ecclésiastiques. Il y aurait assurément quelque chose à tenter pour un éditeur intelligent dans cet ordre d’idées. A défaut d’un recueil de 365 notices variées, prenez soit les Physionomies de saints, d’Ernest Hello (Perrin), soit la collection des volumes qui paraît chez Lecoffre sous la direction de M. Henri Joly, dont le livre liminaire, la Psychologie des saints, serait dans tous les cas à lire. Dans ce vaste domaine chacun ira à l’aventure et peut-être cédera à la fantaisie de remonter aux sources. Un homme du monde a le droit de reculer devant les centaines de volumes de la Patrologie, de Migne, mais il peut, par exemple, être curieux de suivre les Exercices spirituels, d’Ignace de Loyola (trad. fr. chez Letouzey) ou même de faire retraite avec le Manrèse, du Père Caussette. Ce n’est pas mauvais d’essayer de se mettre tour à tour dans la peau d’un séminariste et d’un séculier, d’un païen et d’un chrétien, d’un catholique et d’un protestant. Gœthe disait : « Quand je pense à l’art, je suis païen ; en face du problème de la nature, je me sens panthéiste ; et quand je médite sur le problème moral, je retourne à l’antique Dieu de nos pères. »

De saint Augustin ce qu’il faudra lire tout d’abord ce sont les Confessions ; il y en a une traduction commode dans la Bibliothèque Charpentier. Tout en les lisant (avec un peu de patience, ce n’est plus là le pimenté et le varié de celles de Jean-Jacques), on fera réflexion sur le rôle de la confession dans le monde. Au début, on se confessait à Dieu et en public, comme saint Augustin justement. Plus tard on se confessa à un homme et en secret. Ce fut tout autre chose. Encore se confessait-on l’un à l’autre, entre fidèles suivant l’épître de saint Jacques ; le paladin Vivien, dans la chanson de geste, se confesse, sur le champ de bataille où il meurt, à un autre paladin. Quand on ne put se confesser qu’à un clerc, ce fut une nouvelle autre chose. Pendant très longtemps, la confession ne fut pas de règle ; c’est le concile de Latran de 1215, dit-on, qui la rendit obligatoire une fois par an. Encore chose bien autre. Aujourd’hui la tendance serait de la rendre aussi fréquente que possible, quotidienne chez le dévot. Est-ce un bien ? Cette pratique ne développe-t-elle pas la maladie du scrupule ? La moindre initiative des peuples catholiques ne s’explique-t-elle pas par elle ? Aussi leur tendance nerveuse à la révolte ? C’est quand l’âme se forme que les éducateurs font pratiquer à l’enfant l’aveu détaillé et chiffré ; qui dira les contre-coups, les répugnances qu’éveille ce rite ? Ce qui est humilité pour l’un peut être impudeur pour l’autre. Même, au point de vue mystique, qui sait si ce n’est pas la confession auriculaire qui éloigne tant de personnes de l’eucharistie ? Le sacrement de pénitence ne pourrait-il pas être administré sous forme collective, comme il se fait en danger public ?

Questions graves et qu’il convient de méditer à l’ombre du grand docteur. Valde ama intellectum, disait-il lui-même. Toute la théologie chrétienne vient de saint Paul et se trouve chez saint Augustin. C’est à propos de lui qu’il faudra notamment se faire une idée de la question de la grâce. C’est le nœud du christianisme. Nœud gordien. On ne peut que le trancher. Le problème de la grâce est insoluble à l’analyse, mais il est saisissable en synthèse. Étant donnés le libre arbitre de Dieu et celui de l’homme, la grâce est leur combinaison, aussi absurde en logique mais aussi viable en fait que ces combinaisons de puissances égales que sont les traités diplomatiques. Si on veut chasser l’absurde, on détruit l’équilibre ; ou l’on exige un Dieu digne de ce nom, devant qui l’homme ne soit qu’un ver de terre, et c’est le fatalisme, le calvinisme, le jansénisme ; ou l’on pose un homme solide sur sa base, et c’est le pélagianisme et semi-pélagianisme par quoi la puissance divine s’évapore. En tenant solidement les deux bouts de la chaîne, comme dit Bossuet, on peut s’arracher à la préoccupation du nœud central… « Mais sa grâce — Ne descend pas toujours avec même efficace. » Polyeucte a raison. Tout ce qui est synthétique, vital, est d’ailleurs combinaisons d’antinomies. Le problème de la grâce, c’est comme le problème de la vie, il ne faut ni les nier ni les clarifier. — Sur ce, je prends congé de l’évêque d’Hippone, car si j’entamais, à propos de sa Cité de Dieu, le troisième problème de la philosophie de l’histoire, je n’en sortirais plus.

Ensuite, on entrera dans le Temple. Ces livres hébreux qu’on aura peut-être déjà lus quand on « refaisait » son histoire d’Orient, on les ouvrira de nouveau comme livres de tous les temps, comme livres par excellence, bibles. Ce qui nous importe dans les Prophètes, je suppose, ce n’est pas leur couleur nationale ou leur saveur historique — que nous font aujourd’hui les malédictions de Babylone ou les bénédictions des Tribus ? — ce n’est même pas la réunion, de ci de là, de tous les traits épars qu’on fera plus tard curieusement converger vers la figure de Jésus, c’est l’intensité de leur sentiment purement religieux. C’est par là seulement qu’ils plongent dans les profondeurs de l’âme humaine, et ils sont d’autant plus nos maîtres spirituels que nous les épurons de tout ce qui les rattache à leur temps et à leur pays. C’est la propre émotion de notre être qu’il nous faut chercher dans les Isaïe et les Ézéchiel, et non l’éclaircissement de tel problème d’exégèse.

Nous serons bien avancés, par exemple, quand nous aurons cru prouver que Daniel n’était pas un témoin de festin de Balthazar ou n’était pas un contemporain d’Antiochus Épiphane. Le mieux serait de ne pas se préoccuper de cette question, ou même de mettre tout le monde d’accord en supposant qu’il y a eu deux Daniels, un qui assista à la chute de Babylone, et qui, en effet, est beaucoup plus instruit des choses chaldéennes que n’aurait pu l’être un pasticheur juif du temps des Séleucides, et un autre qui serait ce scribe des Séleucides et qui aurait cousu au texte de son devancier des allusions fort claires, suivant quelques-uns, aux événements de son temps ; on pourrait même accepter un troisième Daniel, celui dont parle Ézéchiel dans une phrase où il l’appareille à Noé et à Job et qui ne pouvait être, car Ézéchiel était déjà vieux, le jeune homme encore inconnu que le roi de Babylone devait plus tard distinguer.

Tout cela est si obscur qu’on ne l’éclaircira jamais complètement. Mais les sages sont ceux qui lisent Daniel pour lui-même et non pour les idées qu’on lui prête, et qui vont même jusqu’à ne pas attacher trop d’importance à la mention des soixante-dix semaines d’années que la primitive Église regarda comme une allusion évidente à la venue de Jésus-Christ et qui fit probablement mettre Daniel au nombre des quatre grands prophètes. Sans cet argument qu’on crut longtemps décisif, aussi décisif que le Cyrus nommé par Isaïe, on aurait, avec les juifs, regardé comme un simple docteur ce Daniel chez qui la préoccupation religieuse est bien moindre que chez Isaïe, Jérémie et Ézéchiel. Ce sont donc ceux-ci qu’il faudra lire avant tout, et ensuite les autres petits prophètes ; mais toujours sans se préoccuper des devinettes philologiques, question des deux Isaïes ou antériorité d’Amos sur Joël.

Encore les prophètes d’Israël sont-ils des individualités vivantes et puissantes, mais les auteurs inconnus des Psaumes, dans quel temps, dans quel pays les situera-t-on ? Ce nom collectif et vague, le Psalmiste, est synonyme de prière. Et comme il faut se réjouir que toutes ces œuvres soient si impersonnelles, si détachées de toutes contingences ! Ici plus de ces petits problèmes d’exégèse qui piquent la curiosité comme chez les Prophètes. Qu’importe que tel psaume soit d’avant la Captivité ou d’après les Asmonéens ? Il peut y avoir des imitations aussi sincères que des originaux quand il s’agit d’effusions religieuses. Si ces belles prières sont entrées dans le patrimoine spirituel de l’humanité, c’est qu’elles sont justement indépendantes et des Asmonéens, et de la Captivité, et qu’elles sont ce qu’il y a de moins hébraïque dans la Bible.

On les lira donc toutes, de préférence dans le latin vigoureux de la Vulgate, et on s’étonnera de l’impression profonde que causera cette lecture. Les moins croyants eux-mêmes y sont sensibles. Dans un livre passionné qui mérite de vivre plus longtemps que l’actualité politique qui le fit écrire, Campagne nationaliste, Jules Soury a dit le charme étrange que lui, matérialiste et athée, éprouve à lire l’antique psautier de nos pères. Il y a d’ailleurs tant de points communs entre les belles âmes, quelles que soient sur d’autres terrains leurs divergences ! Les dogmes ne sont jamais que des hypothèses, les sentiments sont les uniques évidences. Taine disait que, du fond de l’âme, il pouvait s’associer à la prière des humbles : Adveniat regnum tuum. On peut repousser, du premier au dernier, tous les articles du catéchisme et s’unir en esprit pourtant à une cérémonie catholique. La haine pour le beau et le pur est si peu croyable qu’on se demande si elle existe ; chez un politicien qui décloue les crucifix de tous les murs ou qui supprime les honneurs du vendredi saint, chez un pauvre diable de plumitif qui écrit la Bible amusante, ou les Amours secrètes de Pie IX, il y a si peu de sincérité qu’on ne peut même pas parler d’hypocrisie. Qui sait si ces mêmes taxils ou lanessans-là ne sont pas émus jusqu’aux larmes quand ils entendent le chant du De Profundis ou la psalmodie du Miserere ?

Qu’on ne craigne donc pas, même indifférent, même hostile, de lire les Psaumes, et une fois le charme subi, les portions voisines de la Bible, l’admirable Job, l’étrange Ecclésiaste, aussi les Proverbes, et la Sagesse. Celui à qui le temps manque pourra laisser les équivoques légendes de Judith et d’Esther, et même du douceâtre Tobie ; mais qu’il ne manque pas de savourer l’exquise idylle de Ruth et l’enivrant Cantique des Cantiques ; on l’aura sans doute lu dans les années de fougue, peut-être, en le relisant dans l’âge de l’accalmie, ne sourira-t-on plus des austères moines qui, pour le conserver au nombre des Livres Saints, y virent une allégorie des noces du Christ et de son Église.

Alors on prendra les Évangiles. Assurément notre lecteur les aura déjà lus quand il étudiait l’origine du christianisme, mais avec un souci d’éclaircissement historique qu’il trouvera peut-être un peu vain, à distance. Cette fois, on lira les Évangiles pour eux-mêmes et non pour les prouesses des exégètes, si possible en grec, ou du moins dans le latin de saint Jérôme, sinon dans une bonne traduction, celle de Bossuet par exemple (édition Glaize, Rondelet). Et une fois qu’on les aura lus, on les relira (quatre livrets, et douze mois !) en les comparant les uns aux autres et en poussant plus loin l’étude des détails, ou mieux la réflexion sur les détails, toujours sans souci d’hypercritique : à quoi bon essayer de préciser le nombre de voyages que Jésus a fait à Jérusalem ? les évangiles ne sont pas des annales et ces minuties chronographiques n’ajoutent rien au christianisme. D’autant que, dès que le sujet devient important, les détails ne manquent pas. Les récits de la Passion sont étonnants à ce point de vue. Je ne sais s’il est possible d’être plus précis et plus concis. Un écrivain dramatique tirerait (je m’en suis rendu compte en écrivant un Barrabas) des scènes entières d’un simple verset, si minutieuses sont les moindres notations. L’intensité de vision des Catherine Emmerich, avec cette aide, se comprend.