Enfin la Consolation, de Boèce. Nous touchons au christianisme. Nous sommes en plein christianisme. Nulle époque ne fut plus intéressante pour le penseur que celle-là. On sait, au surplus, qu’elle a souvent porté bonheur à la gloire de l’auteur des Martyrs, comme à la popularité de l’auteur de Quo Vadis. Mais ici la fiction n’est pas plus intéressante que l’histoire. On lira donc des ouvrages comme la Fin du paganisme, de G. Boissier, ou les Récits du cinquième siècle, d’Amédée Thierry, et, chemin faisant, on se demandera si c’est bien alors que finit le paganisme. La Mort des Dieux, la Fin des Dieux, on a fait des livres sur le retour des Olympiens. Il semble bien que jusqu’à la chute définitive de Constantinople, les adorateurs d’idoles ont survécu par tout l’ancien monde hellénique ; au quinzième siècle, il y avait encore des statues de Zeus debout en Crète, et on leur adressait des prières. Ce serait alors l’Islam et non le Christ qui serait le véritable destructeur du Panthéon. Problèmes obscurs et d’autant plus passionnants. Ils ne touchent que de loin Boèce qui est un pur occidental. Pauvre grand homme, martyr de la barbarie, et qui a failli faire prendre pour un précurseur de Charlemagne l’atroce brute que fut Théodoric. Quelle n’a pas dû être l’angoisse de ces derniers défenseurs de la civilisation ? J’ai essayé, dans les Amants d’Arles, de rendre l’impression étrange que ce temps produit, cette odeur de marécage qui s’exhale des dernières cités impériales, d’Arles comme de Narbonne, d’Ostie comme de Ravenne. Et pourtant cette époque a son charme mélancolique. Le sonnet de Verlaine vous revient : « Je suis l’Empire à la fin de la décadence — Qui regarde passer les grands barbares blancs. » On se plaît à ces derniers jeux de poésie des Sidoine Apollinaire et des Prudence ; plusieurs même se sont épris de cette littérature spéciale « marbrée des verdeurs de la décomposition ». Il y a là-dessus un curieux chapitre dans l’A rebours, de Huysmans, dont on trouvera en quelque sorte le développement dans le Latin mystique, de Remy de Gourmont. Ce n’est pas par un vain goût de paradoxe que certains préfèrent au Thesaurus de la langue cicéronienne le Glossarium mediæ atque infimæ latinitatis, de Du Cange.
Voici notre cinquième septain terminé. Il présente la même polychromie que les précédents. Je rappelle seulement les têtes de colonne.
- 46, Mirabeau, Montesquieu, Socrate.
- 47, Mme Roland, Bossuet, Platon.
- 48, Marbot, Malebranche, Aristote.
- 49, Pasquier, Pascal, Plotin.
- 50, Guizot, Descartes, Épictète.
- 51, Bismarck, Buffon, Sénèque.
- 52, Gordon, Claude Bernard, Boèce.
SIXIÈME PÉRIODE
Dernier septain. De 53 à 60 ans. Non qu’à partir de la soixantaine on ne doive plus ouvrir de livres. Mais il est à craindre qu’on les ouvre moins vite, moins souvent, moins longtemps, et qu’on en ouvre rarement de nouveaux. L’odeur d’imprimerie fraîche attire les jeunes ogres, mais repousse les vieux. On relira. Heureux encore si en relisant on se souvient nettement qu’on a déjà lu ! A 53 ans on n’en est pas encore là sans doute ; toutefois, que d’anciens foudres de lecture chez qui des signes de lassitude se manifestent ! Les loisirs se raréfient, les curiosités s’émoussent, les yeux se fatiguent. Si on a de grands garçons de 18 à 20 ans, on les admire un peu de se jeter sur les bouquins avec une fringale toujours inassouvie. On se sent naître d’insoupçonnés penchants pour la parlotte ; les cours et conférences qu’on dédaignait jadis vous révèlent leur charme facile. On attache, d’autre part, plus de prix à la méditation. Connaître ce qu’ont pensé les autres ne vaut pas, se dit-on, penser soi-même. Peut-être le démon d’écrire s’est-il aussi éveillé chez vous, et fait-il tort à son frère. Pourquoi ne s’éveillerait-il pas ? Si un homme n’écrit qu’un seul livre dans sa vie, et qu’il l’écrive entre 50 et 60 ans, sous la forme la plus simple, celle de memoranda au jour le jour, ou de marginalia au fil des lectures, un peu comme Montaigne, il y a des chances pour que ce livre soit personnel.
Donc pour ce dernier septain, au lieu des trois ou quatre noms, chacun centre de bien d’autres que nous assignions jusqu’ici à chaque année, un seul nom. Sept œuvres graves, d’une gravité religieuse. Les grands philosophes modernes nous ont édifiés sur la vanité de leur spéculation, et les grands philosophes antiques nous ont conduits jusqu’au seuil du christianisme. C’est dans le sanctuaire que nous pénétrerons maintenant. Voici les sept noms proposés : 53, saint François de Sales ; 54, saint Jean de la Croix ; 55, saint Augustin ; 56, les Psaumes ; 57, les Prophètes ; 58, les Évangiles ; 59, l’Imitation.
Saint François de Sales sera, comme on le pense bien, représenté par l’Introduction à la Vie dévote. Nul livre n’est, pour entrer dans ce nouveau royaume, plus engageant (certains même lui reprochent trop de frais d’amabilité) ; mais le charme exquis du style fera toujours passer sur le reste. Le chrétien en présence de Dieu, c’est pour le saint savoyard « le petit enfant qui de l’une de ses mains se tient à son père, et de l’autre cueille des fraises ou des mûres le long des haies ». Et la dévotion qu’il prône, ce n’est pas cette « vertu triste, querelleuse, dépite, menaceuse, mineuse, placée sur un rocher à l’écart, emmy des ronces, fantosme à étonner les gens », c’est une autre vertu « logée dans une belle plaine fertile et fleurissante où arrive qui en sçait l’adresse par des routes ombrageuses, gazonnées et doux fleurantes, plaisamment et d’une pente facile et polie comme est celle des voûtes célestes ». Même si l’on trouvait ces gentillesses trop continues, il serait bon de ne pas tourner bride si vite ; les duretés sont au-dessous, et ce rideau de fleurs couvre le mot d’ordre, digne de Pascal, de « crucifier le monde dans son cœur ». Le livre, en sus de sa qualité propre, a une grande valeur historique ; il marque une véritable renaissance du sentiment religieux dans le monde catholique du commencement du dix-septième siècle, et explique par suite l’arrêt du protestantisme jusqu’alors en progrès chez nous. Ce point de vue est très bien développé dans le Saint François de Sales, de Fortunat Strowski où l’on trouvera toute la bibliographie du sujet, et aussi de suffisants extraits de l’œuvre du saint, ce qui est utile, car autant l’Introduction à la vie dévote est facile à trouver (évitez d’ailleurs les adaptations pour fillettes, de certaines librairies pieuses), autant la Défense de l’étendard de la Croix ou les Entretiens spirituels sont malaisés à acquérir.
Il est une autre dévotion que celle de François de Sales, et que, naturellement, ce saint délicat n’aimait guère : « les extases ou ravissements, les insensibilités, impossibilités, unions déifiques, élévations, transformations et autres telles perfections desquelles certains livres traitent qui promettent d’élever l’âme jusqu’à la contemplation purement intellectuelle, à l’application essentielle de l’esprit et vie superéminente ». Et on comprend que l’homme dont un des principes favoris était « qu’il faut avoir l’esprit juste et raisonnable » trouvât que ces choses n’étaient « aucunement vertu et dévotion ». Toutefois, comme d’autres ne partagent pas ce sentiment, et qu’il est au surplus bon de pénétrer jusqu’au saint des saints du royaume mystique, on prendra en main, pour essayer, quelque livre de saint Jean de la Croix, par exemple la Nuit obscure de l’âme, et si ce genre de littérature ne déplaît pas, on continuera par les œuvres complètes du saint qu’on a traduites (4 volumes, Oudin) et par celles de sainte Thérèse (7 volumes, Lecoffre). De celle-ci, comme spécimen, le Château de l’âme suffira. C’est là une exaltation d’une tension forte, un peu trop forte, disent les non Espagnols, et qui, avec Marie d’Agreda, arrive à dépasser la limite.
Peut-être trouvera-t-on plus sympathiques les mystiques italiens, les Sept chemins de l’éternité, de saint Bonaventure, ou la Vie et Révélations, d’Angèle de Foligno. On dit encore du bien de Catherine de Sienne, mais j’avoue avoir peu de goût pour cette sainte de malencontre qui aurait mieux fait de laisser les papes tranquilles en Avignon que de les faire revenir à Rome où ils s’enfoncèrent dans le maquis du népotisme au bout duquel étaient le fossé et la culbute. Si la Siennoise avait été un peu moins jalouse de la Provence, elle aurait fait décider que chaque Pape continuerait à résider dans sa ville épiscopale ; ce simple détail eût prévenu bien des choses. La « tunique sans couture » n’aurait probablement jamais été déchirée, si l’agrafe souveraine avait été tantôt à Mayence, tantôt à Lyon, tantôt à Santiago. Comme livres modernes j’ai déjà cité l’Italie mystique, de Gebhart, et les Études franciscaines, d’Ozanam ; mais ce ne sont pas de vrais guides de la vie contemplative comme ceux de Ribet ou de Scaramelli.
Il y a bien d’autres écrivains mystiques d’ailleurs, dans les pays du nord notamment, sainte Gertrude d’Eisleben, sainte Brigitte de Suède, aussi Denys le Chartreux et Ruysbroek l’admirable, mais je les connais insuffisamment. Dans un domaine voisin, je crois pouvoir indiquer la Douloureuse Passion de Catherine Emmerich, bien qu’elles ne soient pas officiellement admises par l’Église ; au simple point de vue de l’art, on admirera l’intensité imaginative de la religieuse allemande ; elle « voyait » vraiment la Passion, et tel détail qui vient d’elle serait digne d’un Chateaubriand ou d’un Flaubert : ainsi le silence qui sépare les demandes d’Anne et les réponses du Christ, est si profond qu’on « entendait le bêlement des agneaux apportés là par les Juifs pour la prochaine Pâques » ; on se rappelle un trait semblable dans la scène d’Hamilcar et des Riches à Carthage.