Restent enfin, pour cette période, les grands philosophes de l’antiquité. Voici les sept que je propose : 46, Socrate ; 47, Platon ; 48, Aristote ; 49, Plotin ; 50, Épictète ; 51, Sénèque ; 52, Boèce. Quelques mots seulement sur chacun d’eux.
Socrate, pour cause, sera vite lu. Il n’en sera que plus posément étudié. D’abord, si Socrate n’a rien écrit, on ne peut dire qu’il n’a rien laissé. Des disciples comme Platon ou Xénophon valent des livres. On sait que c’est une des « colles » favorites des hellénistes de se demander si c’est à travers l’un, ou à travers l’autre, que nous voyons le plus exactement leur maître commun. Cette question, on se la posera à son tour, et comme l’année d’après sera celle de Platon, on consacrera la présente à Xénophon. Les Entretiens mémorables seront à lire tout d’abord si l’on veut connaître le probablement vrai Socrate. Pour bien saisir l’importance historique du philosophe qui, comme le dit Cicéron dans un mot presque toujours compris de travers, fit descendre la philosophie du ciel sur terre, il sera bon de lire une Histoire de la philosophie grecque, ou tels livres de Paul Tannery, la Science hellène, ou de G. Milhaud, les Philosophes géomètres de la Grèce, qui mettent bien en lumière les préoccupations presque uniquement scientifiques des précédents philosophes. Socrate, « fondateur de la morale », comme on le titre justement, mais nullement de la morale « spiritualiste », est à égale distance des physiciens d’avant et des métaphysiciens d’après. J’indiquerai bien encore sur lui les livres particuliers d’Alfred Fouillée ou de Clodius Piat, mais non sans rappeler que, de préférence, il faudrait remonter aux sources, c’est-à-dire, cette année, à Xénophon. Les œuvres de cet attique ont été louablement traduites, et ne tiennent que deux volumes de la Bibliothèque Charpentier ; on les lira donc en entier, non seulement celles qui se rapportent à Socrate, mais aussi les autres ; la Cyropédie est un peu ennuyeuse (l’Émile l’est peut-être bien aussi), mais l’Anabase est captivant comme une « verdadera historia de conquistador ». Et il ne faudrait pas négliger les petits traités stratégiques, économiques ou politiques qui abondent en indications précieuses. Xénophon est le premier en date non seulement des faiseurs de mémoires, mais encore des auteurs de traités d’économie politique et de droit constitutionnel ; je ne crois pas qu’il y ait jamais eu un ancêtre dont la postérité ait prospéré davantage.
Les œuvres complètes de Platon tiennent une dizaine de volumes dans l’édition Saisset (Charpentier). On les lira tous, et avec plus de plaisir qu’on ne pense. Platon est un des sommets de l’esprit humain ; on ne peut pas plus l’ignorer qu’Homère, et si l’on n’avait le temps de lire que deux auteurs de toute la littérature grecque, c’est bien Homère et Platon qu’il faudrait choisir. S’il n’en reste pas alors pour connaître les commentateurs, même les quatre savants volumes d’Alfred Fouillée, tant pis. Mieux vaut avoir entendu rugir le monstre lui-même. Ceci n’est pas d’ailleurs pour détourner le lecteur de suivre un guide moderne, lequel, à vrai dire, est indispensable, et ici on fait grand cas du livre récent de M. Bénard ; mais, à moins d’être un fervent, le lecteur s’abstiendra d’éclaircir les obscurités de la chronologie des œuvres de Platon ou de l’authenticité de certains livres. Bien entendu, à faire un choix, il faudrait commencer par laisser de côté les œuvres carrément suspectes. A la rigueur « les dialogues polémiques » pourraient être réservés pour une seconde lecture ; on pourrait aussi, si on a lu la République, se reposer un peu avant de lire les Lois. Mais ce sont là toutes les concessions possibles, et le fait d’avoir négligé tout le reste, notamment le Criton, le Phédon, le Phèdre, le Banquet, vous exposerait aux plus justes anathèmes.
« Beaucoup portent le thyrse, mais peu sont possédés par le Dieu. » Platon fut sans conteste un de ceux-ci. C’est surtout quand on a fréquenté les philosophes modernes qu’on s’éprend de sa grâce souveraine. Quel de nos professeurs en us oserait disposer en comédies charmantes le sujet de ses moroses cours ? Et pourtant y a-t-il beaucoup de traités de philosophie qui comptent chez nous en dehors des Entretiens métaphysiques, des Soirées de Saint-Pétersbourg, et des Dialogues philosophiques ? « On s’imagine Platon et Aristote avec de grandes robes de pédants… », disait Pascal. Qu’on les lise et on ne se les imaginera plus ainsi. Il y a dans Platon jusqu’à des jeux de vaudeville, les bons vieux assis aux deux bouts d’un banc qui dégringolent brusquement parce que ceux du milieu les refoulent pour faire place entre eux à un nouveau venu de mine charmante ! L’histoire n’est plus de nos mœurs ; mais il ne faudrait pas remonter très haut dans notre histoire pour donner à Platon son cadre ; sa République n’aurait pas déplu à un de nos moines, genre Campanella ; l’Eutyphron nous montre un type d’inquisiteur de la foi qu’on s’attendrait à trouver à Tolède plutôt qu’à Athènes ; le Lachès exprime des idées militaires qui auraient plu à Jean le Bon, et si saint François d’Assise avait dû aller dîner en ville, il aurait, comme Socrate, mis des souliers pour faire honneur à ses hôtes. Qu’on approche donc du divin Platon ; une fois sous le charme, on trouvera tout intéressant, jusque, même si l’on ne comprend pas le grec, jusqu’au Cratyle.
Barthélemy Saint-Hilaire a traduit en français tout Aristote, sauf naturellement la Constitution des Athéniens, qu’on découvrit après sa mort. D’autres ouvrages du grand Stagirite reverront peut-être le jour. C’est une stupéfaction pour les simples curieux qu’on n’ait pas encore déroulé tous les manuscrits d’Herculanum. Qui sait si on ne retrouvera pas quelque matin le livre qu’il écrivit sur Pythagore et dont il faudrait célébrer la découverte à toutes volées de cloches par la chrétienté entière, Pythagore étant une des cinq ou six plus merveilleuses figures de l’humanité ? Ce qui reste d’Aristote est d’ailleurs suffisant pour se faire une juste idée de cet étonnant « synthète ». Tâchez de lire toutes ses œuvres, comme pour Platon. Si cela ne se peut, lisez toujours la Politique, la Rhétorique et la Poétique qui, dans l’édition Garnier, ne tiennent que 2 volumes. Mais lisez-les avec précaution, car les traductions peuvent induire en erreur ; Barthélemy Saint-Hilaire, par exemple, traduit quelque part démocratie par démagogie, ce qui est fâcheux. C’est dans le passage de la Morale à Nicomaque, où Aristote classe les formes de gouvernement ; il distingue trois formes normales : la royauté, l’aristocratie et la politie qui est une sorte de régime censitaire ; et trois formes anormales, la tyrannie, corruption de la royauté, l’oligarchie, corruption de l’aristocratie, et la démocratie, corruption de la politie ; c’est cette démocratie que le traducteur transforme en démagogie, alors qu’Aristote veut seulement parler d’un régime analogue à notre suffrage universel ; il est vrai que s’il avait donné la préférence parmi les formes normales à la royauté sur la bourgeoisie censitaire, il reconnaît la démocratie moins dangereuse que la tyrannie : optimi pessima corruptio. Mais c’est assez sur ce détail. Je n’insiste pas davantage sur l’importance de son œuvre, ni sur le curieux problème qu’elle soulève, le ralentissement de la ferveur scientifique qui, malgré elle, se manifeste aussitôt après dans le monde grec, et le renouveau de cette ferveur qui s’éveille (par elle ? avec elle ?) plusieurs siècles après, en Occident. Il suffit ici d’indiquer, en sus des ouvrages d’intérêt général déjà cités, quelques livres spéciaux : la Biologie aristotélique, de Pouchet (G. Baillière), et l’Essai sur la métaphysique d’Aristote, de Ravaisson, l’auteur du fameux rapport sur la Philosophie au dix-neuvième siècle.
De Plotin, il existe une bonne traduction des Ennéades, par Bouiller. Mais peut-être le lecteur hésitera-t-il à pénétrer tout seul dans cet obscur domaine de la philosophie alexandrine. Pour Plotin plus encore que pour Platon un guide est nécessaire. L’Histoire critique de l’École d’Alexandrie, de Vacherot, sera ici très utile. De suffisantes clartés y luisent sur Porphyre, Jamblique et les autres jusqu’à Proclus. Ceux surtout qui s’intéresseraient aux origines du christianisme ne devraient pas négliger toute cette école ; c’est là qu’est la source du grand fleuve théologique dont la crue limoneuse fertilisera le christianisme primitif. Toute la métaphysique de saint Jean et de saint Paul se développe dans les platoniciens alexandrins ; peut-être n’a-t-il manqué aux judéo-hellènes d’Égypte d’avant Philon que de trouver une figure héroïque autour de laquelle serait venue se condenser toute la foi humaine. Qui sait — le rêve en ces matières n’est pas illicite — si Socrate n’aurait pu être cet élu ? Qu’au lieu d’hommes de génie pour disciples, il eût eu d’obscurs artisans d’Athènes, et que ceux-ci, après la mort du maître, se fussent dispersés par le monde pour fuir les trente tyrans ; quelques-uns, abordant en Égypte, auraient pu unir l’amour poussé jusqu’à l’adoration de leur maître à la spéculation métaphysique la plus subtile, et le « juste mis en croix » de Platon déterminait, trois siècles avant Jésus, la grande révolution de l’histoire. Un Socrate idéalisé, sans nez camard, sans fatigant bavardage, sans ironie et sans finasserie, aurait-il été indigne de l’adoption sacrée des hommes ? Sa fin est d’une beauté parfaite, un homme-dieu doit expirer d’une mort noble qui ne mutile pas le corps comme la hache ou ne le ridiculise pas comme la corde ; le groupe de Socrate tenant la coupe de poison au milieu de ses amis est moins douloureux que le groupe du Calvaire, mais il a sa beauté qui nous semblerait égale si l’Athénien avait bu la ciguë pour sauver l’espèce humaine et non pour obéir aux lois de sa mesquine cité. Mais laissons ces rêves. La figure que plus tard les mystagogues alexandrins essayèrent d’opposer à Jésus n’avait pas la moindre chance de réussite, Apollonius de Thyane. On lira sa Vie, par Philostrate, et l’occasion s’en présentant, les Dialogues, de Lucien de Samosate. L’esprit boulevardier de ce Grec, qui probablement était Juif, fait penser à Heine, ou à Voltaire qui, pour ne pas aimer les Juifs, avait assez de traits communs avec eux.
Le Manuel d’Épictète constitue un minuscule livre, et les Pensées de Marc-Aurèle n’apparaissent pas beaucoup plus volumineuses. Mais ce n’en sont pas moins écrits précieux et qu’il faut lire avec vénération. On comprendrait un homme qui réduirait son alimentation spirituelle à deux tout petits livres : le Manuel d’Épictète et l’Imitation de Jésus-Christ, car il n’est pas mauvais de contrebalancer le stoïcisme par son contraire, et ce serait ici le cas de relire l’admirable Entretien avec M. de Saci sur Épictète et Montaigne, de Pascal. C’est justement, d’ailleurs, parce que nous sommes tous beaucoup plus près de celui-ci que de celui-là qu’il faut tâcher de se faire une âme stoïque, d’autant que nul ne sait jamais s’il n’aura pas à s’ouvrir les veines un beau jour ; demandez plutôt à Chamfort. Et sans doute, ce n’est pas de trop près qu’il faudra s’approcher des grands stoïciens ; Marc-Aurèle, si admirable à travers Renan, décourage un peu l’enthousiasme, vu en pleine histoire ; il est possible qu’il en soit de lui comme de Salluste qui était si dénué de faiblesses la plume à la main, et de scrupules dans son gouvernement d’Afrique ; n’importe, c’est déjà quelque chose d’avoir mis de la noblesse dans son plan de vie, tant d’hommes ne la mettent ni dans l’idéal ni dans le réel !
C’est peut-être en récompense de ceci que d’autres demi-stoïciens eurent une fin si belle, Cicéron par exemple. Comme beaucoup de phraseurs, ce fut un homme de conduite médiocre, et d’infatuation énorme ; il est si peu sympathique qu’il vous rend indulgent pour Catilina lui-même ; mais sa mort efface toutes ses petitesses. On surmontera donc le peu de goût qu’inspire sa faconde pour lire le De officiis ou le De natura deorum ; et, dans tous les cas, rebuté ou non, on lira, car il faut avoir lu quelque chose de lui, le Songe de Scipion. Puisque ce sera alors le moment de se faire une idée des deux grands courants de la morale antique, on pourra interroger quelques livres modernes, par exemple la Morale d’Épicure dans ses rapports avec les doctrines contemporaines, de Guyau, ou un Problème moral dans l’antiquité, essai de casuistique stoïcienne, de Thamin.
Avec Sénèque, on ne quitte pas le stoïcisme, le spécial stoïcisme du temps des douze Césars où l’ombre de la mort s’allongeait sur toutes les existences. On comprend que Sénèque ait été l’auteur favori de nos temps révolutionnaires ; quand l’échafaud est chaque jour en perspective, se préparer à mourir noblement est le souci qui prime tous les autres. Toutes les œuvres philosophiques de Sénèque ne tiennent qu’un volume, un gros volume, il est vrai, dans la collection Nisard (Didot) ; 2 volumes dans l’édition Hachette ; il sera donc facile de les lire toutes et point difficile, au surplus, de les lire dans le texte. Même aujourd’hui le Traité de la tranquillité de l’âme se laisse achever et les Consolations à Helvia se laissent admirer. Il faut d’ailleurs être indulgent pour la rhétorique, quand le rhéteur joue sa vie, et Sénèque a fini par perdre la sienne.
Sur l’état si curieux du monde romain à cette époque, j’ai déjà cité Nisard et Renan ; ajoutez les récentes études sur la Grandeur et décadence de Rome, de G. Ferrero. La question des rapports de Sénèque et de saint Paul a fait écrire des volumes spéciaux. Dans un genre voisin, l’Opposition sous les Césars, de Gaston Boissier, est à lire comme son Cicéron et ses amis ; tout ce qu’a écrit ce compatriote d’Antonin le Pieux sur l’antiquité classique est à la fois solide et agréable. Il y a tant de livres sur les mêmes sujets dont on ne pourrait pas en dire autant !